Photo en Une : © Variations

Ondes cosmiques, afrofuturisme et dur labeur à Detroit : voilà ce qui fait le pont entre Sun Ra, l’expérimentateur free jazz déjanté du siècle dernier qui ne cesse d’être redécouvert, et le producteur techno Carl Craig. L'autre lien entre ces deux univers, c’est Francisco Mora. Batteur de Sun Ra pendant 7 ans, Carl Craig et lui se rencontrent dans les années 90 et arpentent ensemble l'écho que se font jazz et techno. Pour Variations, ils rendent hommage à Sun Ra en 30 minutes d’exploration afrocosmique. Trax les a rencontrés juste avant qu‘ils ne montent sur scène. 


Vous vous connaissez depuis une vingtaine d’années, comment vous êtes vous rencontrés ?

Francisco Mora : J’ai découvert Carl Craig dans les années 90 par ma fille, Ife Mora. Elle allait dans pas mal de soirées techno à l’époque, et un jour elle m’a dit qu‘elle avait découvert quelque chose de vraiment nouveau et d‘incroyable en club. Elle parlait de Carl Craig. Je lui ai répondu que c'était pas tout à fait nouveau, la musique électronique. Le jour suivant elle est retournée voir Carl et lui a dit « mon père a dit que tu n’avais rien inventé ! » Du coup Carl Craig m’a appelé pour comprendre ce que j’entendais quand je disais que la musique électronique, n'était pas quelque chose de nouveau.
J’ai joué avec Sun Ra pendant un moment. Il était l’un des premiers à utiliser un piano électronique dans les années 50. Tout le monde lui disait qu’il était fou, que personne ne jouerait jamais de jazz avec un piano électronique.
J’ai l’impression que la découverte des musiques électroniques et leur expérimentation ne se sont pas du tout passées de la même manière pour les noirs américains et pour les Européens. La Seconde Guerre Mondiale a donné lieu à une vision un peu traumatisante de la vie, laquelle a eu un impact sur la musique. Alors que pour les noirs américains, la musique a toujours été un moyen de survivre, depuis des siècles, un moyen d’être libre. Grâce à la musique ils n’étaient pas esclaves. C’est vraiment un vecteur de liberté, de joie. D'ailleurs c’était tellement vécu de cette manière que personne ne pensait à en faire son gagne-pain, c’était juste un moyen de tenir jusqu’au lendemain, de se sentir humain et vivant, et je pense que la techno de Detroit est arrivée dans cette continuité.


Du coup, vous diriez tous les deux qu’il y a dans la musique électronique une expression de la liberté, et ce plus aux Etats Unis qu’en Europe ?

Carl Craig : La musique était dans mon âme. De pouvoir mettre cela en oeuvre fut une véritable libération, surtout avec un synthétiseur. J’ai commencé la musique par la guitare mais avec une guitare, on est un peu restreint.. Le synthétiseur, c’est ça la liberté : tu peux faire des sons de batterie, des sons de ce que tu veux… c’est le niveau supérieur du son, c’est immédiat et autosuffisant.



Mais justement quand on pense à toute cette liberté que procure le synthétiseur, cela ne vous rend pas tristes de voir autant de choses qui se ressemblent, toute cette liberté qui reste inexplorée ?

CC : Tout le monde n’utilise pas cette liberté… mais y a des mecs qui le font, comme Nils Frahm, il est vraiment impressionnant. Mais au final si j’y réfléchis, je crois que ce qui me semble dommage, c’est plutôt l’inverse : d’essayer un peu trop, au lieu d'utiliser d’abord ce que tu sais faire. Si on prend par exemple Francesco Tristano, il a joué du piano toute sa vie et un jour il s’est dit « j’ai vraiment envie de me mettre à l’électro ». Il y a trouvé une liberté nouvelle, qui venait aussi de son travail d’exploration préalable.
Les mecs comme lui sont géniaux. Mais malheureusement avec la communauté dance music, tout le monde retourne en boucle la même recette magique, utilise les mêmes samples, on se retrouve avec 500 fois le même morceau en club et quelques variations minimes. Là, oui c’est dommage : il y a tellement plus à faire.

FM : C’est pour ça que je suis musicien jazz. Dans le jazz, on apprend en imitant les autres. Mais ensuite, si tu n’arrives pas à forger ton propre son, qui ne ressemble à aucun autre, tu es insignifiant, parce que ça a déjà été fait par autrui. Quand je suis arrivé à Boston après avoir vécu à Mexico, j’ai eu pour la première fois l’opportunité de voir des jazz sessions. Il y avait tellement de liberté, d’espace de création, qu’il fallait vraiment apprendre à faire « son » truc. Dans cette veine de création propre, inédite, je pense à l’album de Carl, Landcruising. Je l’écoute encore beaucoup, il s’y passe tellement de choses ! Il a pris l’idée du jazz, avec des éléments de funk, de R&B, de folk, et il a amené ça dans les clubs.



Carl Craig, qu’est ce que tu avais derrière la tête quand tu as fait appel à Fransisco Mora pour la première fois ?

CC : C’était pour la version jazz de Bug in the Bass Bin, qui était entièrement électronique de base. Quand j’ai commencé à faire de la musique électronique, contrairement à la guitare où tu as besoin d’un groupe, j’étais un peu face à moi même. Faire intervenir un orchestre, c’était une manière de revenir au collectif. Et Francisco s’est imposé tout naturellement pour intégrer ce projet, je l’admirais depuis toujours, pour ce qu’il incarne de l’histoire du jazz, pour ce qu’il a fait avec Miles Davis, Sun Ra…

FM : Pour moi c’était une véritable expérience d’apprentissage : il a fallu que je m’adapte à sa manière de faire de la musique, sans y perdre ma patte, que je me mette dans le contexte...

CC : C’est un peu comme Herbie Hancock et Miles Davis sur In a Silent Way, Herbie appréhendait un peu le piano électrique…

FM : Il y a une vague qui arrive, qui casse les règles. Si tu traverses le changement et que tu y résistes, c’est que tu es un artiste.



Francisco tu parlais de Landcruising, c’est un album très cosmique, comme la musique de Sun Ra, quelque chose de futuriste en commun ?

FM : Sun Ra, il est transcendantal, il traverse les générations. Lors de notre premier concert avec Carl Craig, à Londres dans les années 90, les journalistes sont venus me voir, m’ont demandé u peu qui j’étais… quand je leur ai dit que j’avais joué avec Sun Ra, ils étaient ébahis, et moi étonné qu’ils connaissent. Et ils m’ont dit « Sun Ra, ça fait partie de l’éducation. » Il a vraiment traversé les générations. La musique de Sun Ra a gagné en importance avec le temps. Aujourd’hui le Sun Ra Arkestra fait plus de tournées que Sun Ra à l’époque, c’est dire.



Et le lien entre Carl Craig et Sun Ra, c’est quoi ?


FM : Les deux poussent les limites de la musique. C’est l’underground de l’underground, disait Sun Ra de lui-même. Il y a une vraie continuité dans cette lignée musicale noire américaine.


Il y a aussi un lien commun avec cet aspect un peu cosmique, non ?


FM : En tant qu’espèce humaine, nous vivons sur une planète qui flotte dans l’espace, au milieu des étoiles : c’est un fait. Nous avons tendance naturellement à vouloir nous étendre, ce qui nous mène à aller sur la Lune, à explorer. C’est notre fonction au delà de la survie. Pour Sun Ra, c’est aussi cela qui nous permet d’être en harmonie avec l’univers. Cette exploration qui cherche à dépasser les limites, à s’étendre, elle se traduit complètement dans sa musique, et on retrouve ça chez Carl aussi.
Au delà de ça, je vois un truc qui relie clairement Sun Ra et Carl. Avec Sun Ra, c’était pas juste du free jazz tout fou, concrètement, on travaillait de deux heures de l’après midi à deux heures du matin tous les jours. Carl c’est pareil, il travaille dur. Il faut acquérir les outils qui te permettent d’être libre, et cela passe par beaucoup d’heures de travail.


Et les morceaux que vous avez sélectionnés pour ce soir, vous pouvez m’en parler un peu ?


CC : C’est une sorte de collage, on essaie de retranscrire l’essence de Sun Ra, sans faire quelque chose de linéaire, donc avec des morceaux piochés dans différents albums qui illustrent différents aspects de son oeuvre. En même temps, j’ai essayé de garder ses morceaux bruts, de ne pas les découper… et l’apport de Francisco Mora qui a longtemps joué avec lui donne de l’authenticité. En fait, l’idée est de faire un hommage à Sun Ra, en faisant attention à ne pas me prendre pour lui.

FM : C’est la frontière poreuse entre imitation et interprétation : ici, ce sera une interprétation, cela n’aurait aucun sens d’essayer de l’imiter. Quand Carl m’a invité pour ce projet, c’était pour moi une occasion de faire vivre une sorte d’héritage de Sun Ra, à transmettre pour l’avenir. Rien que cette perception de la chose fait entrer dans l’interprétation. L’oeuvre de Sun Ra est extrêmement vaste, impossible d’en faire le tour en 30 minutes.

CC : Du coup c’est plutôt… 30 minutes dans l’espace.

FM : On devrait appeler le projet « afro-futurism »



Quand on pense à Sun Ra, et à vous deux, il y a quand même une ville qui vous lie : Detroit.

FM : Quand j’étais encore à Mexico cela m’intriguait, je me demandais vraiment ce qui rendait les noirs américains si puissants dans tout ce qu’ils faisaient. Detroit m’a donné la réponse, d’ailleurs c’est Sun Ra qui m’a encouragé à m’installer là-bas. Detroit, c’est une affaire de survie permanente, tu es obligé d’être fort. Regarde Aretha Franklin, John Coltrane, Miles Davis, Max Roach, Sun Ra, Carl Craig…