Photo en Une : © D.R


Cela fait cinq ans maintenant que vous avez investi la plus ancienne boite de Rennes, le Pym's. Comment cela s'est-il passé pour reprendre le flambeau de ces lieux ancestraux ?

On aurait pu se dire que ce ne serait pas évident. Le Pym's, c'est une boite qui a 40 ans, qui a pris pied dans un ancien supermarché, dans un quartier central. C'est une vieille structure, une vieille grand-mère quoi. Mais ça s'est déroulé assez facilement en fait. C'est surtout l'histoire d'une rencontre, avec le boss du Pym's, qui à l'époque, il y a cinq ans, en avait marre de vendre des whisky coca, d'être juste un patron de boite, de gérer un débit de boissons. Il vient du monde du bistrot, mais il s'intéresse à la musique, au jazz... Donc quand on s'est rencontrés, moi avec mes idées, lui avec cette envie, évidemment que ça a collé. Très vite on a organisé une scène dédiée aux concerts. Pour ça, on a d'abord refait tout ce qui est accueil, son, lumière, acoustique, puis on a lancé des évènements nocturnes. 

Une scène nocturne, et rapidement de la techno. Qu'est-ce qui s'est passé lorsque les premières soirées électroniques sont arrivées ?

Sur les trois salles (250, 350 et 450 personnes), on en a donc dédié une à la musique électronique. Et au début ça a été compliqué oui. Il y avait une sorte d'opposition entre le public du Pym's, et le public 88. Des différences de prix au niveau de l'entrée déjà, et puis des mecs qui d'un côté se disaient "mais jamais j'irai écouter de la techno !", et réciproquement. Peut-être même que le problème est venu plus du côté techno, au début. Les mecs se revendiquaient ouverts, mais en fait étaient là dans une posture du style "mais non, cette musique nous appartient, on veut pas que ce genre de soirées ouvre, on veut rester dans notre coin, underground". Alors qu'en soi, en 2013, la techno c'était plus vraiment "underground".

Pour résumer, ce public se regardait un peu étrangement : dans une salle tu avais les mecs qui venaient boire des coups, danser un peu, et dans l'autre tu avais tout le monde face à la scène, dansant en rythme, dans l'esprit hypnotique de la techno, un peu individualistes mais faisant partie de la même communauté.

Notre volonté, ça a vraiment été de lier tout cela, tous ces mondes en apparence si opposés. Et on y est arrivés, à force de travail. On a rapidement réussi à imposer un prix unique, pour les trois salles, avec trois styles différents. Et on a des gens, des technophiles, ou autres d'ailleurs, qui se sont retrouvés face à un live de rap, et qui sont restés. À l'inverse, des mecs qui écoutaient du reggae se sont retrouvés dans la salle techno... et puis ça s'est mélangé, et c'est vraiment cela notre réussite. 

Et cinq ans après, qu'est-ce que ça donne?

La curiosité des gens n'a fait qu'augmenter. Toutes les salles communiquent, tout le monde s'intéresse, même lorsqu'on se permet maintenant de faire une soirée type techno sur les trois salles entières. C'est pareil pour les autres styles en soi. Une énorme scène dub locale, du jazz, du hip-hop. Pour la techno, on a pu inviter Derrick May, puis Juan Atkins, qui nous ont sorti des sets incroyables. Pareil pour Max Cooper, qui est revenu jouer quelques mois après sa première ici. Ce qui justement nous aide beaucoup, en plus de nous conforter dans notre idée, c'est aussi le feedback des artistes. Ils sont conscients de l'accueil qui leur est réservé par le public d'ici, de la chaleur qui se dégage du 88. Ce qui nous permet d'avoir des pointures qui sont habituées aux gros cachets, et qui vont parfois préférer venir jouer dans quelque chose de moins faramineux, mais où se crée un vrai lien entre les gens et la musique.

Après, l'engouement autour de la techno a pris une telle ampleur qu'il y a des artistes qu'on ne pourrait plus inviter, vu le prix du cachet. Ben Klock par exemple... Mais parallèlement à cela, il y a le même phénomène d'évolution avec la scène locale. De mecs talentueux et motivés, on est passé à des collectifs qui sont plus que des passionnés : ce sont de vrais spécialistes. Ils font du dub, de la bass, et ils sont impressionnants en termes de qualité, de professionnalisme.

Pareillement, il y a deux ans on a lancé quelque chose appelé la Cabane. Tu peux y écouter du jazz, du rap, de l'afrobeat même. Tu verrais le niveau, la motivation des gars maintenant, c' est juste incroyable. 

On sent que vous êtes vraiment dans l'esprit rennais. Vous aviez à coeur de l'incarner, de l'encourager?

Évidemment... Il y a quelque chose de très fort à Rennes. Les gens, les jeunes sont vraiment très impliqués, on sent vraiment leur volonté de faire front ensemble pour développer la culture locale. On a eu beaucoup de chance de notre côté de tomber sur des collectifs vraiment soudés : ils ne se jalousaient pas, comme ça peut être le cas dans d'autres villes. Ils sentaient la culture jeune étouffer, et se sont battus aussi fort que nous pour faire bouger les choses. Si tu veux un exemple, à la dernière Fête de la Musique, un (maintenant) gros collectif du coin, qui s'appelle Texture, a réussi à rassembler 5 000 personnes, qui écoutaient de la techno dans la rue ! Les types sont tous super débrouillards... le truc s'est super bien passé. Et nous notre job, c'est d'encourager cela, pour ce public qui ne demande que ça : des tentatives, des choses nouvelles. On peut inviter des grosses pointures comme des gars de chez nous, parce que notre volonté c'est de le faire vivre, de le stimuler, ce territoire.

Fort de cinq ans d'expérience maintenant, le 1988 Live Club compte redoubler d'efforts avec une série de soirées toutes plus variées les unes que les autres. Une grande partie des événements est disponible ici.