Photo en Une : © Bart Heemskerk


— Par Jean-Paul Deniaud, Clarisse Prévost et Thomas Guichard.


Son univers musical, Helena Hauff le doit autant au Golden Pudel, ce squat-club fétiche de Hambourg où elle fut résidente, qu’à la noise et au rock industriel, ou aux oncles de la techno — un peu fous — que sont Legowelt, Shemale ou Gesloten Cirkel. Toutes ces influences un peu punk se rejoignent depuis 2015 dans les sorties de son label Return To Disorder, à l’image du groupe de new wave Children of Leir, des anarchies électroniques du Grec Morah et à la techno synthétique et écarlate de Zarkoff. Apparue à la face du monde en 2015, Helena Hauff est aujourd’hui l’une des figures réclamées par les clubs et les médias, qui s’arrachent son sérieux et sa constance. Derrière ses déclarations fantasques — comme lorsqu’elle a dit qu’elle voulait « détruire la société » — Helena Hauff a quelque chose d'une perle rare, non polie à la surface et encore imprégnée du goût du réel. C’est également ce que l’on entend dans les douze morceaux de Qualm, dont le titre fait double-référence au mot allemand pour « fumée » et à celui qui signifie « l’appréhension » en anglais : une brutalité contrôlée et mise sous globe pour mieux l’admirer. Quelques semaines avant la sortie de ce second opus sur la maison britannique Ninja Tunes, Trax s’est entretenu avec la rebelle, mais honnête, Helena Hauff.

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Comment fais-tu pour que ta musique ne ressemble à aucune autre ? Au niveau de la sélection quand tu mixes, c’est quelque chose…

Je ne sais pas vraiment si j’en suis capable… Évidemment, j’espère avoir un style singulier quand je mixe, mais je n’en suis pas sûre… Si tu le dis, c’est plutôt bon signe !

Pour la sélection, ce qui est étonnant c’est que je ne le fais pas exprès. Je ne joue que des disques qui me plaisent profondément. Tout le monde doit dire la même chose je suppose, mais je n’essaie jamais de jouer des titres parce qu’ils sont hypes. Je l’ai fait quand j’ai commencé à mixer bien sûr, mais la priorité pour un DJ est de trouver son propre langage. Ça prend du temps de réaliser quel chemin l’on veut emprunter.

Quand j’écoute des tracks, je sais immédiatement si je vais les mixer ou non mais je n’en connais jamais la raison précise. C’est un processus indescriptible, parfois j’écoute des sons incroyables mais je suis consciente qu’ils n’auraient pas leur place dans l’un de mes sets. Et puis il y a des choses que je ne pourrais jamais jouer… Il y a tellement de disques dans le monde ! Mais ils ne sont pas pour moi, c’est fait pour quelqu’un d’autre.

« J’ai toujours voulu faire les choses comme les Néerlandais »


C’est pareil quand tu produis ?

Produire de la musique, c’est vraiment différent. Comme je suis une seule personne, mes DJ sets et mes productions pourront parfois se ressembler, mais l’approche n’est pas du tout la même. Ce sont deux choses très distinctes pour moi. J’ai presque l’impression de ne pas être la même personne quand je fais de la musique car je n’ai pas du tout le même état d’esprit. Quand je crée un titre, je m’enferme dans mon monde, avec les machines dont je ne me sépare jamais. J’enregistre en live essentiellement, et j’évite de trop retoucher ce que je fais en postproduction. C’est un peu de l’improvisation, et ça s’entend. Certains diront que c’est une manière simpliste et limitée de faire les choses mais j’essaie d’en extraire le meilleur.

Dans tes DJ sets, il y a parfois des sons très hi-tech et paradoxalement, ton album est assez brute… D’où est-ce que ça vient ?

Je n’en ai aucune idée ! À l’époque où j’ai commencé à mixer, il y avait beaucoup de deep house à Hambourg, des soirées avec une atmosphère géniale. Je me souviens avoir entendu des trucs à la Theo Parrish, mais brut, avec un peu plus de textures. Dès qu’on parle de house, d’acid ou de techno je préfère le sale parce qu’on peut entendre les machines, les irrégularités, les petits bugs, je trouve ça génial. C’est comme ça que j’ai été séduite !

J’ai commencé à faire de la musique il y a 9 ans, et à l’époque j’avais comme inspiration le label Bunker Records et toutes ces sonorités hollandaises dures, improvisées et analogiques. J’ai toutes les sorties de cette maison de disques et je les cale dans mes sets. Très tôt, j’ai voulu faire les choses comme les Néerlandais. Dès 2010 j’ai commencé une série de soirées à Hambourg et j’y invitais des gens de Bunker. Je faisais l’aller-retour jusqu’à La Haye pour leurs soirées underground, dans des squats. J’étais fascinée par ce son… Ça s’apparentait à la façon dont je voulais improviser et observer le résultat. Et puis aussi, j’ai aimé cette façon de créer quelque chose de très fort, de puissant, à partir de peu d’éléments. Une seule boîte à rythmes, un seul synthétiseur… 

En plus d’être une fan invétérée de Bunker, j’écoute beaucoup d’électro futuriste avec, à l’inverse, des sonorités propres et aseptisées. Quand je pense à cette électro hi-tech, je songe d’emblée à DJ Stingray, et j’adore ce qu’il fait. Autant je peux mixer en passant d’un style à l’autre, autant quand je crée, je ne garde que ce qui est brut, immédiat et simple. Je ne sais pas si j’arriverai à passer à autre chose… Ce n’est pas cela qui définit mon langage pour autant : peut-être qu’un jour je me lasserai des sons crades !

Quand tu mixes, il y a une certaine violence qui s’en dégage… Est-ce que tu combats le public ?

Je dirais justement l’inverse ! Je ne passe que des disques que j’aimerais écouter si j’étais sur la piste de danse. Je me projette sur le dancefloor. Mon genre de musique n’est pas universel, mais il n’est pas étrange pour autant. C’est plus compliqué pour moi de plaire au grand nombre, mais je revendique qu’il s’agit bien d’une musique pour la danse. Ma priorité, c’est de rendre les gens heureux. Je ne m’attends pas à ce que chacun ait les mêmes gouts que moi, mais si les gens aiment mes sets, les comprennent et se familiarisent à ma musique, c’est déjà formidable. Je mixe pour les danseurs, et les danseurs aiment ça.

En attendant sa sortie le 3 août prochain, Qualm est déjà disponible en précommande sur le site internet de Ninja Tunes. Helena Hauff sera à Sète au festival My Life le 19 août ; au Cabaret Vert de Charleville-Mézières le 23 août ; et au festival Berlin-Atonal le 24 août.