Photo en Une : © Nicolas Bernier


Nicolas Bernier porte l'éclectisme à son paroxysme entre performances, installations, live électroniques, composition musicale et improvisation bruitiste... Doté d'une sensibilité plurielle, l'artiste montréalais propose de véritables expériences à la croisée des perceptions qui ont déjà suscité l'intérêt de nombreux festivals tels que le Sónar, le Mutek ou encore le DotMov Festival. Enseignant au département des musiques numériques à l'Université de Montréal, il a composé plusieurs disques sortis sur les labels Crónica, Leeraum, LINE et Home Normal.

Certaines de vos œuvres paraissent matérialiser les ondes sonores sous forme de jeux de lumière. Vous vous sentez plus proche du sculpteur ou du musicien ?

Je me pose souvent moi-même cette question ! Je ne sens pas l’obligation d’être ceci ou cela. Je me considérerais plutôt comme un artiste, simplement. Bien que je sois évidemment très près de la musique, j’emprunte des éléments à la photographie, à la vidéo, à la sculpture, à la science, à l’ingénierie industrielle, à la danse, au théâtre et au design. C’est important pour moi de me sentir libre dans ma pratique artistique… et libre de m’imposer mes propres contraintes. Mais je me sens plus proche de l’art contemporain qui semble pouvoir prendre plus facilement  ses distances face au fardeau historique de la musique, prisonnière de ses préceptes et de siècles de musiques tonales. Mais au final, le sculpteur ou le musicien crée des formes avec de la matière… Les disciplines ne sont pas aussi différentes qu’elles en ont l’air. Je crois qu’il y a une sorte de langage commun ou de sensibilité commune à toute forme de création.

Vos textures sonores paraissent assez « pures » à l’oreille, mais leur arrangement est complexe. Qu’est-ce qui vous importe le plus, le rythme ou la mélodie ?

Il est ici difficile de généraliser, car ma production est, depuis une vingtaine d’années, très éclectique : harsh noise, post-rock, musique concrète ou minimalisme, mon esthétique (mes esthétiques) se cerne difficilement. Néanmoins, je crois que c’est le rythme qui m’importe le plus. Réponse qui pourrait être surprenante, car ma musique n’est pas particulièrement connue pour son aspect rythmique. Pour moi, le rythme est partout. Il y a d’autres façons de l’envisager que comme une simple pulsation régulière. En ce moment, je suis dans un endroit public et j’entends un sac se faire chiffonner à ma gauche, des rires brefs au loin dans une ruelle avec de la réverbération, le moulin à café qui vient parfois engloutir tout le reste. Tout ça est rythmique et aussi funky qu’une pièce des Meters à mon humble avis. Notre monde sonore, il groove à fond si on prend le temps de l’écouter.

Le mot de synesthésie vient à l’esprit, c’est une expérience que vous cherchez à provoquer ? Quel est le sentiment que vous tentez de susciter chez le spectateur à travers vos travaux ?

Je n’ai pas le pouvoir de provoquer la synesthésie dans son sens scientifique. Mais j’aime penser que le public peut considérer mon travail comme des objets qui ne sont ni spécifiquement ceci ou ni spécifiquement cela. Il s’agit d’un amalgame intriqué de plusieurs éléments. Parfois plus musical, parfois plus visuel, parfois plus sculptural… à chacun de voir ou d'entendre ou de voirentendre à sa manière.

Vos travaux entretiennent des similarités formelles avec ceux de Ryoji Ikeda (et d’autres artistes de Raster-Noton), auquel le Centre Pompidou consacre actuellement une rétrospective. Chez lui, le minimalisme du rendu se double d'un regard critique sur l'omniprésence des données, la puissance de la technologie. Vos œuvres à vous, que disent-elles de notre société ?

Ryoji Ikeda est certainement un des artistes qui m’a fait comprendre l’importance d’une rigueur formelle et d’une économie d’éléments de langage pour une meilleure clarté de l’expression. Je ne sais pas s'il dit lui-même que ses oeuvres exercent un regard critique. Personnellement, je serais mal à l’aise de vous dire ce que mes oeuvres disent sur le monde. Mon apport est poétique d’abord et avant tout. Je fais certes des connexions entre des idées, des méthodes, des matériaux, des faits socioculturels et des esthétiques, mais il est à chacun d’en faire sa propre lecture. Cependant, je crois pouvoir émettre sans prétention que cette recherche d’intrication est justement un élément récurrent dans mon travail. Il s’agit non seulement de la technique, mais aussi d’une partie du discours : un désir de créer des liens plutôt que de diviser.

Des travaux comme Frequencies évoquent des instruments pré-électroniques, tel le grand tonomètre de la fin du XIXe. Comment ce type d’inventions visionnaires, ces instruments futuristes du passé, vous inspirent-ils ?

Cet intérêt pour l’histoire est un autre élément récurrent dans ma démarche. Comme j’évolue dans un milieu artistique où la technologie occupe une part importante de la discussion, il m’a tout de suite paru important de chercher un contrepoids à l’éphémérité de la contemporanéité par le tissage de lien entre le passé et le présent. À force de fouiller dans les vieux bouquins scientifiques, je me suis rendu compte que notre époque de « démocratisation » de l’électronique DIY ressemble en fait drôlement à l’époque de la première révolution industrielle où l’on inventait sans cesse de nouvelles machines et de nouvelles façons d’analyser notre monde. Vous avez vu ce « synthétiseur acoustique » que le physicien Hermann von Helmholtz avait imaginé à la fin du 19e siècle? C’est incroyable! Déjà, alors que l’électricité n’était que nouvellement accessible, on imaginait ce genre d’instrument. Il y a même un contrôleur électrique que l’on peut voir comme l’ancêtre du contrôleur midi ou numérique. Ce genre d’objet me fascine complètement, il s’agit effectivement d’une grande source d’inspiration! 

synthe 19ème

Vous présentez aussi des live shows. Qu’est-ce que vous pouvez partager sur scène que peuvent difficilement exprimer les installations, et vice-versa ?

Sur scène, il y a un temps spécifique. Un début, un développement et une fin. Tandis qu’en installation, le temps est intangible, il peut s’étirer ou se contracter à l’infini. On n'appréhende donc pas les projets de la même manière, car on ne transmet pas l’énergie de la même manière. Un concert, c’est comme un condensateur : on emmagasine de l’énergie et puis soudainement, on la transmet! L’installation est plutôt comme le courant continu de nos prises AC : toujours là et on en prend la quantité dont nous avons besoin au moment où nous en avons besoin. C’est beaucoup plus direct sur scène, on est dans le domaine du spectacle même si les dispositifs sont « sculpturaux » alors qu’en installation, je dirais que l’aspect conceptuel sera peut-être plus important, le public ayant plus de liberté pour s’attarder ou pas à la proposition.

Il y a des producteurs électroniques avec lesquels vous prévoyez/souhaiteriez collaborer ?

Je crois être dans une sorte de transition artistiquement en ce moment. Je ne crois plus nécessairement travailler avec la lumière et j’achève ce long cycle qui m’a suivi pendant environ 7 années, avec Frequencies. La suite est inconnue et c’est très bien ainsi. J’avais cessé les collaborations il y a quelques années pour mieux me retrouver ce qui a été fait avec Frequencies, entre autres. Je suis présentement dans un moment ou je peux recommencer à entrevoir les collaborations, à essayer des choses, à me (re)casser la gueule, mais je n’ai rien de précis pour le moment. Je suis donc ouvert aux propositions! J’ai récemment mis sur pied un ensemble de 10 musicien(ne)s qui jouent sur de vieux oscillateurs. Bien que je ne compose pas de pièce pour l’ensemble, cela me met en contact avec plusieurs artistes et je dois dire que j’aime beaucoup ce type de collaboration que je n’avais jamais envisagé auparavant. C’est tout nouveau pour moi, comme directeur artistique (et non comme artiste), il s’agit de voir comment transmettre le mieux possible les idées des autres. Des visions se croisent et c’est fort enrichissant. 

Ensemble d'oscillateurs from Nicolas Bernier on Vimeo.

Montréal est une place forte de l’art numérique, avec notamment le MUTEK ou l’Elektra. Comment la décririez-vous, aujourd’hui, cette scène qui vous entoure ?

Oui, il y a une forte culture d’arts et de technologies à Montréal et cela a certainement un effet d’entraînement dans toutes les disciplines. Toutes nos Universités (Mc Gill, Concordia, UQÀM et l’Université de Montréal ou j’enseigne en musiques numériques) offrent des programmes où arts et technologies se côtoient. Nous avons une foule de festivals, de centres de recherche, de lieux de diffusion, de galeries, de commissaires et d’artistes qui s’intéressent aux arts technologiques et contemporains. Notre écosystème est carrément bouillonnant : la communauté est riche, diversifiée et elle communique. Montréal est donc une ville très inspirante… mais en même temps, elle a su garder un esprit de petit village, une qualité de vie, une proximité entre les citoyens. Je dois admettre que c’est un grand luxe.