Photo en Une : © Ameline Maheo


C’est une programmation on ne peut plus pluridisciplinaire que nous propose Gérald Kurdian, passionné des arts et des musiques électroniques. Ce chanteur se réserve le FGO-Barbara ce samedi 19 mai pour sa soirée Le Queer Ball. Des ateliers de réécriture de textes qui se finissent en chorale féministe, un drag workshop par le collectif Maison Chérie, des expos, des conférences, des projections-débat avec le Projet Post-Porn, des live performances avec Blacks To The Future et Gras Politique, et un format club la nuit. À l'occasion, Gérald a répondu aux questions de Trax, et nous parle de corps, d’art, et de tout ce qui compose le mouvement Queer.

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Tu fais toujours de la pop ? 

J'en ai fait jusqu'à un certain point, avant de commencer le projet Bodies Of The Future parce que je me posais beaucoup de questions en tant que chanteur pop. Je trouvais qu'il n'y avait pas de place pour les voix minoritaires dans l'industrie musicale. Particulièrement dans la musique francophone, même indé. C'est moins vrai dans la musique électronique, certes. Du coup je me suis lancée dans BOTF. J'ai eu ce privilège d'être entendu par les professionnels. Le bal, c'est un peu une sorte de détournement de ces privilèges, je me sers vraiment de ce qu'on me donne pour pouvoir l'offrir à d'autres gens qui sont dans des milieux plus minoritaires. L'idée, c'était d'élaborer un projet où l’on pouvait faire de l'art et du club avec des questions plus profondes – tout ça dans un seul et même contexte.

En dehors de ce contexte, tu rends compte de certaines évolutions dans l’industrie musicale ou juste de la pensée des gens ? 

Il y a deux sortes d’évolution. La première est assez institutionnalisée ; disons qu’il y a toute une communication qui promeut le côté séduisant de la culture queer qui, visuellement, peut être très attirante et mystérieuse. D’un autre côté, tu as un penchant très militant qui prend de plus en plus de place où il y a volonté d'inventer une scène safe, réservée aux personnes queer ; pour accueillir le maximum de personnes qui se posent des questions sur leur trajectoire, leur désir, leurs envies, la forme de leur corps et même leur manière d'aimer parfois.

Aujourd’hui on donne plus d’importances à des artistes assez radicaux. Ceux qui portent le disco-queer et pas de seconde zone, qui ont des paroles explicites, voire provocantes. C’est aussi par là que ça passe. Le soutien aussi n’est pas le même. Disons qu’avant, il y avait les luttes LGBT, les luttes féministes, celles contre le racisme… Maintenant c’est davantage intersectionnel. Tous ces gens-là ont les mêmes besoins : attention, visibilité, ou tout simplement faire comprendre ce qu’ils vivent.

Est-ce que tu as pour but de ramener un plus grand public sur ces événements-là ?

Le but c'est avant tout de mettre des luttes en commun. Enfin, des formes artistiques qui ont pour but le militantisme. Dans un line-up où tu peux retrouver Gras Politique et Maison Chérie, tous les corps sont les bienvenus, que tu sois plus grand, plus gros, plus petit, plus mat… Tu comptes quand même pour une personne qui a des désirs et qui peut être désirée. Et en même temps, tu retrouves les drag-queens, qui elles sont flamboyantes, très extravagantes et qui vont raconter une tout autre histoire de lutte. Le fait de les mettre ensemble dans la même soirée, ça permet de montrer les luttes queer comme une opposition aux codes et aux normes qui sont et font le capitalisme, le racisme, la misogynie, l'homophobie… Ensuite, par rapport au grand public, oui, l'idée, c'est de rendre accessible le mouvement, mais jamais par démarche commerciale. On ne veut pas remplir nos salles, on essaie de proposer des soirées inhabituelles. On est assez vigilants sur les comportements. Tu peux être sûr que si ça dérape, nous on ne discute pas : c'est dehors direct.  

On a rarement vu une programmation aussi pluridisciplinaire. Entre film, conférences, ateliers, DJ sets… C’est pensé comme un mini festival ?

J’aime bien qu'on finisse dans le club avec une expérience diverse. Je vois ça comme un chemin à parcourir, avec le club comme terminus. Où tu vas garder le souvenir d'un film, ou d'une discussion qui t'a marqué. On fait même une projection post-porn, ce sont des démarches politiquement mixtes ; ici, on va essayer de voir comment on montre le corps féminin dans les images. C'est assez impressionnant. D’un autre côté, on retrouve Blacks To The Future qui performe sur des thèmes de l'époque post colonial et le corps émancipé, la lutte des classes, etc. Je veux faire bouger le cerveau avant de faire bouger le corps.

J’ai vu qu’il y aura plusieurs petits ateliers, à commencer par une chorale féministe ou des reprises d’affiches de cinéma considérées comme misogynes ou racistes.

À l'image des manifestes historiques, ça aboutit sur des « déclarations des droits de la femme et de la citoyenne », par exemple. On essaie de lire un peu les histoires du féminisme à travers des conversations, et de là on écrit des textes. Ensuite, l'idée de la chorale, c'est de venir les chanter sur des morceaux de musique électronique plutôt new-wave.

Les affiches de ciné, c'est un projet qui est à l'initiative de Fox de Bergerac. Elle est philosophe chercheuse à la base, et travaille sur les questions de misogynie et discrimination dans la science-fiction, toujours avec ce rapport à l'utopie très redondant. Elle invite les gens à reproduire les affiches et renverser les codes attribués aux questions du genre. Tu visualises bien la bimbo, à moitié nue, portée par un robot tueur. Là, tu as une femme héros où l’on montre des corps transgenres, soit tout ce qu’il faut pour inverser la société. Les rendus sont pas mal, ça s'appelle le Galactic Queer Project. 

Toujours dans une volonté de montrer tous les Hot Bodies Of The Future donc, et ta définition de ceux-ci.

C’est un corps qui est en prise avec son désir et qui a les moyens de s'aimer. Qui établit des relations avec les autres qui leur permettent à eux aussi de rentrer en phase avec leurs désirs et de les nourrir. C'est un corps révolutionnaire de fait, parce que c'est clairement impossible.
La musique crée un endroit fédérateur avec des gens de partout  – évidemment, ça dépend des scènes. Le club, c’est un endroit où, pour un temps, la possibilité d'inventer, devenir qui tu as envie d'être, s’offre à toi. Monstrueux, magnifique, hyper sexe ou complètement asexuel, à toi de choisir. C’est magique. C'est pour ça, quand tu me parles de grand public, moi je m’en méfie, parce qu’il y a un revers où, dans les gros clubs, le but c'est de faire marcher la soirée et les gens oublient que c'est un lieu d'émancipation. Finalement, ils passent plus d’argent dans l'alcool ou la drogue, plutôt que de prendre plaisir dans ce qu'ils sont en train de vivre sur le moment. 

Sorcière, fétichisme et mystère, le mouvement queer reste assez ésotérique, non ? Est-ce qu’il faut garder cela ou justement s’étendre pour le faire accepter ?

On est obligé de s’adapter à un certain vocabulaire, un certain type de langage, c'est comme partout. Pour une personne non binaire, par exemple, la notion d'homme et femme va être assez violente. Pour une personne grosse, ça sera la notion de mode. Donc je pense que c'est important de d'abord inventer un espace pour ces personnes-là, parce que c'est des personnes pour qui j'ai énormément d'amour et de tendresse et qui m'impressionnent énormément dans leur courage.

Tu peux comparer ça au PULP qui, en raison de sa programmation artistique très riche, a réussi à devenir l’un des endroits les plus fréquentés de Paris. Mais à la base, le PULP ça reste une boîte de meufs pour meufs. Nous, on y allait parce que c'était du soutien. On essaie par-dessus tout de résister à la consommation de masse. On veut montrer la générosité du mouvement queer, ce qu'il peut se passer entre les gens, spécifiquement parce qu'on apprend énormément sur d'autres causes aussi. Il faudrait trouver une ligne et en même temps ne pas donner en pâture la culture queer à des institutions trop voraces. Et ça, c'est difficile. Mais on fait gaffe à ne pas vendre le queer. Il ne faut surtout pas.

Surtout ne pas franchir la barrière du mainstream ? 

Exactement !

Vous pourrez retrouver Gérald Kurdian à la soirée A Queer Ball for Hot Bodies Of The Future, le samedi 19 mai au FGO-Barbara (Paris 18e). Pour plus d'informations, rendez-vous sur la page Facebook de l'évènement.