Photo en Une : © Kevin Kauer

 

Peux-tu commencer par te présenter, ton parcours. 

Je suis une productrice française basée à Berlin. Avant ça, j'ai habité à Montréal et Paris. J'ai commencé à mixer vers 16, 17 ans, mais j'ai toujours eu d'autres boulots à côté. À Paris, j'ai rencontré Guido d'Acid Arab, qui m'a proposé de programmer des concerts dans le bar où il travaillait, rue des Martyrs. J'ai ensuite été chargée de production de Main d'Oeuvres à Saint-Ouen, puis de la direction musique du festival "Mal au Pixel". J'ai monté mon agence « Take Care », où j'étais attachée de presse et manager de groupes. Ensuite, je suis partie à Montréal pour deux ans de break. Quand je suis rentrée en France, je n'ai pas pu retourner à Montréal pour des raisons de visa et finalement j'ai débarqué à Berlin, un peu par accident. Avant d'arriver là-bas, je pensais arrêter de mixer, je me disais « ça fait plusieurs années que je fais ça, j'ai un peu tout donné, j'ai vu plein de choses, je n'ai plus envie ». Une fois arrivée là-bas, j'ai réalisé que je n'avais encore rien vu.

Qu’as-tu voulu représenter à travers ce mix ? 

C'est une mixtape qui représente "mon" son, puisque c'est celui que je joue, que je produis et sors sur mes EP. C’est celui de mes familles sonores, les labels sur lesquels je sors ma musique, les musiciens avec lesquels je collabore : mes familles argentines (Ninefont), chiliennes (Panal Records, Cazeria Cazador, Alisú), berlinoises (Leonard de Leonard, Andrew Claristidge, Eluize, Projekt Gestalten, Advanced Records) et italiennes (Elisa Bee, Lady Maru). Ca va de l'electro dark cinématique à l'acid techno en passant par les trucs breakés un peu chelou et l'ambient. Il y a 50% de femmes dans le tracklisting, parce qu'elles n'ont toujours pas la visibilité qu'elles méritent. Dans la lignée de mon EP « Heal & Care » sorti en février, de ma mixtape pour Rinse et de mon album à venir en 2018, j'utilise la musique et les plateformes dont je dispose pour faire passer des messages politiques d'où, ici, l'utilisation de samples d'une interview d'Amandine Gay (chez Mediapart). 

"Il y a moins de prise de risques à Berlin qu'il n'y en avait avant" 

Tu vis à Berlin depuis près de six ans. Qu’est-ce que cette ville a changé dans ton travail de DJ et productrice ?

Déjà, il y a l'architecture des clubs. Les clubs ne sont pas un espace juste pour la danse et/ou la drague, dans la plupart des clubs 50% de la surface est faite simplement pour se poser, discuter, fumer, boire un verre et prendre le temps. La temporalité de la fête n’est pas la même. C’est important de se rendre compte qu'il n'y a pas de « pression » de faire la fête. Il est interdit de prendre des photos dans la grande majorité des clubs, ce qui t’oblige à vivre le moment. Je ne suis pas sexualisée partout où je sors. Et à Berlin il y a une concentration telle de producteurs, de DJs. Les loyers ne sont pas encore trop chers, on peut donc facilement avoir un studio chez soi ou ailleurs, ce qui n’est pas le cas à Paris, par exemple. J’apprends mieux en recopiant qu'en consultant des tutoriels, donc le fait d’être entourée d’une centaine de musiciens, de squatter leurs studios et de jouer avec leurs matériels, ça compte énormément. 

Berlin est toujours une ville de choix pour les artistes donc.

Oui, mais Berlin souffre de son propre succès. Maintenant, les clubs ont l’obligation de faire rentrer des gens parce qu’il faut qu’ils tournent, c'est devenu des business et plus des squats comme il y a quinze ans. Il y a une pression qui fait qu’il y a moins de prises de risques à Berlin qu’il n’y en avait avant. Mais les gens sortent quand même pour la musique. C’est ça qui fait que maintenant je passe 16h dans les clubs. Quand je suis arrivée à Berlin, je me suis mise à danser. Ça a été une grande révélation, car j’ai passé dix ans à être DJ sans aller danser dans les clubs, dans ces cubes noirs chiants. Il y a un mythe tout autour de cette capitale qui est en partie légitime, parce que c’est une ville où la musique, la liberté sexuelle sont mises en avant, où il y a une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans la scène électronique. Mais c’est aussi une ville de merde pour plein de raisons que personne n’évoque jamais. Parce que personne ne veut briser le « rêve », parce qu’on sait aussi qu’il y a plein d’artistes qui habitent à Berlin et qui surfent sur le fait d’y vivre. Par exemple, quand je vais jouer aux États-Unis ou en Argentine on dit que je viens de Berlin, c’est comme ça qu’on me vend.

Tu es aussi résidente au club Wilde Renate, qu'est-ce que ça t'apporte en tant que DJ ? 

Elle m’a apporté dans mon engagement féministe et politique. Elle avait de l’importance dans ma carrière de DJ, car j’avais enfin une résidence régulière dans un club que j’aime et qui me laisse la liberté de faire jouer qui je voulais, mais d’autant plus dans mon engagement, car j'y ai lancé mes soirées « Quer ». C’est un jeu de mots avec le mot « queer » et Quer veut dire diagonale, transversale en allemand. Dans mon line-up il y avait 50% de femmes, 50% d’hommes, 50% de queers, 50% d’hétéros. C’était le coeur de mon engagement. Ça a confirmé le fait que c’est de cette façon-là que je veux mener ma carrière, en faisant en sorte de mettre en avant tous les gens qui le méritent. 

"Je pense qu'on n’a jamais été aussi endormis politiquement" 

Parlons de ton album. Quel message as-tu souhaité faire passer ? 

L’album est en partie politique. Aujourd’hui je pense qu’on n’a jamais été aussi endormis politiquement, dans les sociétés occidentales. Dans mon album, il y a par exemple un morceau où je reprends une interview d’Angela Davis, qui est une activiste noire américaine, où elle parle de Ferguson et de l’intersectionnalité des luttes. J’utilise des samples d’une autre interview d’un chercheur en science politique qui parle du G20 ou encore d’une chercheuse politique d’une université californienne qui parle du rapport aux corps de la femme : comment on est passé d’un rapport sacré au corps à un rapport consumériste. J’espère au moins pouvoir réveiller les consciences, que quelqu’un qui sort du club se dise qu’il est en mesure de faire telle ou telle chose. J’ai besoin de me dire qu’on n'est pas complètement endormis. 

Tu n’as pas peur que certaines personnes voient ça comme un engagement « factice » ? Faire passer ces messages par la musique, est-ce vraiment à même de faire réfléchir les gens sur ce type de problématique ? 

Je pense qu’il n’y a pas de mauvaises méthodes pour sensibiliser les gens. Aujourd’hui, la musique de club est tellement devenue une commodité que l’on oublie l’impact qu’elle a eu, mais la musique a toujours été politique. Underground Resistance avec le son « Kill Your Radio Station » par exemple, montre bien que la musique qu’on écoute à la radio ne va pas changer le monde, alors que la leur si. J’ai été éduquée musicalement avec Nina Simone qui chante "Mississippi Goddamn" ou le morceau New Kicks de Le Tigre, IAM également avec « Demain c’est loin ». La musique a un impact, car tout ce que j’ai écouté m’a fait réfléchir. Est-ce le moyen le plus efficace et celui qui apportera le plus de changement ? Je n’en sais rien, ce n'est pas à moi de le dire. Mais en tant que musicienne, ça reste mon rôle. 

Tu as effectué une résidence de six semaines cet été chez Underground Résistance pour la création de ton album. Comment fait-on pour se retrouver là-bas lorsque l’on est une DJ européenne ? 

Ça s’est passé grâce à Music Board, une organisation gouvernementale allemande qui promeut et soutient les artistes ou musiciens berlinois. La résidence passe par la « Detroit-Berlin Connection », un organisme monté par Mike Banks, fondateur d’Underground Resistance, et Dimitri Hegemann, boss du club Trésor à Berlin. UR a été une des premières formations à jouer au Trésor quand ça a ouvert, la scène berlinoise lui doit beaucoup. Maintenant que Berlin a réussi à créer une économie là-dessus, ils essayent de rendre la pareille. À Detroit, Mike Banks a rénové tout un immeuble qui est devenu le QG d’Underground Resistance. Cet environnement et toutes les conversations politiques, sociétales que j’ai eues avec lui ont grandement contribué à la conception et au son de mon album.

D'autres choses qui t'ont aidé dans la construction de ton album ?  

Le fait d’avoir un studio à disposition par exemple. Pendant six semaines, j’étais hors de ma bulle à Berlin, j’étais hors de mon quotidien. Je pouvais vraiment dormir la nuit. À 23h j'étais au lit et à 9h du matin je me réveillais avec dix heures de sommeil, avec un cerveau frais et dispo pour faire de la musique. C’est ce cadre privilégié aussi qui permet de produire et de créer. C'est aussi l’environnement de Detroit, qui est une ville avec un passé et un présent politique et économique de discrimination, qui fait que tout mon engagement et mes valeurs politiques ont résonné là-bas. 

Tu fais aussi partie du réseau international Female:pressure, qu'est-ce qui a motivé cet engagement ? 

Ce n’est pas un engagement, car Female:pressure est plutôt un système de soutien. Dès qu’il y a une femme du réseau qui sort un label, un disque ou organise une soirée, elle le partage via la mailing list et il y a des dizaines de milliers de femmes à travers le monde qui le voient. Ça permet de créer des collaborations. Par exemple, j'ai rencontré une des personnes avec laquelle je collabore le plus au Chili ainsi qu'une des personnes qui m’a fait jouer les premières fois en Norvège grâce à Female:pressure. Plus qu’un engagement, c’est un outil de solidarité et de connexion mondial des femmes sur la scène.  

Tracklist 

1. AC&LDL - Silicon Hills (Millefeuilles)

2. John Patter - Reflections (Ninefont)

3. Melanie Massa - Angry Bass (self released) 

4. Iori Lopez - Ciempes (Ninefont)

5. La Fraicheur & Cluss Trover - Septembre (Polly Powder Remix) (Ayeko)

6. Abyssal Chaos - Black Wolf (Unconscious Remix) (Advanced)

7. Gabriel Suah - Candy Floss (Ninefont)

8. Garance - Speedwalking (Tulipa)

9. Alisú - Vientos del Sur (unreleased)

10. Aurelius98 - Nimda (Cazeria Cazador)

11. Elisa Bee - Awaken (Unknown to the Unknown)

12. Mitaka Sound - Transport

13. Kr:pt - Mirror (Advanced)

14. Split Fiction - Acid Motion (Refluxed Records)

15. Projekt Gestalten - ???? - (unreleased, future release on VRAAA Records)

16. Lady Maru - Acceptance (Subwoofer Records)

17. Eluize - The Blackout (Night Tide)

18. 2+2=5 - Sloth (Advanced)

19. Ashida Park - Bakar (self released)

20. La Fraicheur & A-Ide - Hubble Flow (Brothers Black Remix)