Photo en Une : © WAVES

Pour commencer, pourrais-tu te présenter rapidement ?
Mon nom est Shinya Mizoguchi. Je suis né et j’ai grandi à Tokyo et cela fait environ 10 ans que je suis installé à Los Angeles. Je suis musicien multi-instrumentiste, producteur et DJ, et j’appartiens à la Beat Scene californienne.

Comment décrirais-tu ton expérience en tant que musicien quand tu es arrivé à Los Angeles ?

Je dirais qu’il m’a bien fallu cinq ans avant d’entreprendre une carrière dans la musique. A mon arrivée, Los Angeles était un vivier actif, mais le mouvement émergeait seulement. Aujourd'hui, la ville a tant évolué qu’elle est devenue la Mecque de la musique. Des musiciens du monde entier viennent ici et arrivent à faire démarrer leur carrière, donc je me sens vraiment chanceux d’avoir pu poser mes valises à Los Angeles et de m’être fait une place au sein de la scène locale. Et quand je suis arrivé, je n’avais aucune idée que cela prendrait une telle ampleur. 

C'est vrai qu'avant 2010-2012 la Beat Scene de L.A. n’avait pas le rayonnement qu’elle connaît aujourd’hui. Qu'est-ce qui a provoqué cette explosion ?

Tu connais les Low End Theory, j’imagine (soirées hebdomadaires de hip-hop et musique électronique tenues au club The Airliner, NDLR). Ils ont commencé il y a environ une dizaine d’années. A cette période, Low End Theory ne représentait qu’un cercle restreint de beatmakers et d'activistes concentrés sur le développement de la scène locale. Ce sont vraiment ces gens qui ont contribué à faire de la Beat Scene ce qu’elle est actuellement. Ce fut un tremplin pour de nombreux musiciens autour.

Tes productions flirtent avec des rythmes house, est-ce que tu écoutes de la musique électronique ? Est-ce que cela impacte ton processus de production ?

J’aime de nombreux genres musicaux mais je dois avouer que j’écoute beaucoup moins de musique électronique qu’à l’époque. Je puise mon inspiration dans la musique afro-américaine, ayant un penchant pour la soul, le jazz et le RnB. Du coup, tout part d’une mélodie. Je commence toujours par jouer quelques notes et c’est autour de ces accords que je vais construire l’architecture de mon beat. Selon mon humeur, il arrive que je m’oriente vers une rythmique plus « housy », mais cela peut tout aussi bien être un beat hip-hop ou trap. Je suis un musicien avant tout, donc j’utilise de nombreux instruments, notamment des claviers. Que ce soit en studio ou au cours d’une soirée, il m’arrive de jouer sur mon synthé par-dessus le beat qui tourne, un peu comme Kerri Chandler.

Fin octobre tu seras au ADE (Amsterdam Dance Event). As-tu prévu de sortir en parallèle de ta performance ?

Oui carrément. Ce sera ma première fois au ADE dans le cadre de cette soirée ADE Beats. Vraiment impatient de mixer là-bas et de pouvoir aller à quelques soirées. Ce sera une sacrée expérience, je compte bien rencontrer de nouvelles personnes, échanger avec des acteurs du milieu de la musique électronique. Il y a tellement de nouvelles mouvances et sous-genres qui émergent, je me dois de rester à l’écoute, et bien que Los Angeles occupe une place de choix en tant que carrefour musical, mes passages en Europe sont toujours enrichissants.

T’arrive-t-il de composer des morceaux instrumentaux uniquement pour les clubs, des beats pour remplir les dancefloors ?

Cela m’arrive encore, mais plus autant que par le passé. Pour mes DJ sets par exemple, j’avais pris l’habitude de faire mes propres edits de certains de mes morceaux ou de morceaux d’autres artistes, dans le but de pouvoir jouer en club des morceaux qui n’y avaient pas leur place initialement ou qui avaient du mal à s'insérer dans une sélection, ce que font de nombreux DJ's house par ailleurs. Néanmoins ce n’est plus ma priorité. Je me concentre désormais sur la production d’une musique plus intemporelle. Quand tu produis de la musique que les DJ vont jouer, en général la durée de vie est limitée. Je peux prendre comme exemple la trap. Aujourd’hui tout le monde veut écouter de la trap, donc tous les DJ's en jouent, mais il est peu probable que ce soit toujours le cas dans 10 ans. Voilà pourquoi je ne veux pas produire ma musique dans une optique particulière.  

Tu es né et tu as grandi au Japon, où sont basés certains des plus grands constructeurs d'instruments électroniques, comme Korg ou Roland. Durant ton adolescence, est-ce que cet environnement musical t’a influencé ?

Oui indéniablement. J’ai eu des instruments Roland et Korg. Le fait d’avoir accès à ce matériel de composition à un prix raisonnable fut un avantage considérable. La production locale nous permettait de bénéficier de tous les produits rapidement et à moindre coût. On avait toujours une longueur d’avance sur le marché européen ou américain. Au-delà de ça, je dirais que depuis les années 60 ou 70, la technologie a eu un gros impact sur la façon de produire la musique au Japon. Les synthés ont toujours été omniprésents. J’avais une TB-303 à une époque mais ça fait bien longtemps que je n’ai plus de boîte de rythmes, cependant j’ai encore un Korg vintage. Ce sont des sonorités qui me plairont toujours et qui n’ont pas pris une ride.

"De nos jours, personne n’a vraiment besoin d’un label."

Quand tu es arrivé en Californie, étais-tu au courant de ce mouvement qui se construisait autour de la beat scene locale ?

Non pas du tout. C’est Internet qui m’a permis de me connecter dans un premier temps avec d’autres artistes locaux. SoundCloud c’est vraiment l’évènement majeur de ces dix dernières années. Cela a tout bouleversé, les cartes ont été redistribuées, et cela a joué en faveur des artistes indépendants qui, n’appartenant pas à des labels ou à des majors, n’avaient que très peu d’occasions et de moyens de se rencontrer ou de collaborer. Los Angeles est une ville vaste et fragmentée, c’était très dur pour les artistes de se connecter entre eux. Internet nous a permis de prendre conscience que nous n’étions pas seuls. On a arrêté de se penser en tant qu’artistes isolés. On a pu commencer à se penser comme un groupe, comme une communauté, et à terme, suite à nos échanges réguliers sur la toile, on a fini par tous se rencontrer. Dix ans auparavant, avant l’arrivée de SoundCloud, les acteurs du mouvement étaient sûrement déjà là, mais il était impossible de créer quoi que ce soit sans ces plateformes internet.

Tes projets t’ont mené vers le label Soulection, pierre angulaire du mouvement beats. Tu envisages de collaborer avec d’autres labels du genre comme Brainfeeder, Alpha Pup ou Huh What & Where ?

Si l’on s’entend musicalement, alors je suis toujours ouvert pour de nouvelles collaborations. Je ne suis rattaché à aucune structure en particulier. Je reste affilié à Soulection, mais une partie de ma musique ne correspondra pas forcément à leurs attentes ou à l’identité qu’ils souhaitent développer à un moment donné. C’est là que réside la beauté d’être un artiste indépendant. Mon précédent single est sorti chez Universal. Donc en tant qu’indépendant je peux sortir ma musique chez une major, je peux rejoindre des labels indépendants et même m’autoproduire si j’en ai envie. En 2017, c’est la clé pour réussir en tant qu’artiste. Tu n’as aucune obligation envers qui que ce soit, tu développes la musique qui te plaît. De nos jours, personne n’a vraiment besoin d’un label. J’ai une super équipe autour de moi, du management au marketing, j’ai embauché des spécialistes qui sont capables de faire le même boulot qu’une major, alors pourquoi signer des deals contraignants alors que je peux tout faire en circuit fermé. La seule chose à laquelle je n’ai pas accès et que les majors seraient en mesure de me proposer, ce sont les rotations radio. Mais ce n’est même pas un argument attractif pour moi, car mon contenu est orienté vers un public Internet, et je n’ai pas envie de voir mes morceaux tourner en boucle à longueur de journée.

Y-a-t-il des artistes avec lesquels tu aimerais collaborer ?

Il y en tellement… on va donc parler de ceux qui sont en France. J’aime beaucoup FKJ. Après ça va te paraître un peu vieux jeu, mais j’ai toujours aimé la pop française, notamment Charlotte Gainsbourg, Daft Punk, Air, qui ont beaucoup tournés au Japon, et le mouvement de la French Touch en général. Le Japon a toujours entretenu un lien particulier avec la France, on partage ces passions communes que sont l’art, la mode, la restauration, et bien entendu la musique. La dernière fois que je suis venu à Paris, il y a environ un an, il y avait cette soirée à la Bellevilloise organisée par Freeyourfunk. Lefto et son entourage y jouaient, j’aime beaucoup la Beat Scene belge. Sinon celui dont le travail m’impressionne le plus est Onra. Et si je devais choisir quelqu’un avec qui collaborer en France, ce serait avec lui, sans hésiter.  

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Est-ce que tu penses que des artistes comme Kaytranada ont ouvert la voie à tout ce mouvement ?

Kaytranada, définitivement, il a révolutionné le beatmaking… J’ai été un gros fan de house, j’en ai écouté pendant très longtemps. Pendant une période la house était moins attractive. C’est revenu très fort par la suite. Les gens qui écoutent Kaytranada ne sont pas issus d’un champ précis. Et je dirais même que les gens qui écoutent de la house de nos jours voient ce genre musical comme une extension du hip-hop. Kaytranada propose un type de house hybride pour les gens qui viennent du milieu du hip-hop. Il a un groove spécifique qui plaira au fan de hip-hop et sa musique est résolument club, certaines de ses productions sont carrément des beats house. Il a ramené le hip-hop dans les clubs avec une vibe fraîche et sexy, à une époque où il commençait à se mordre la queue.

Il y a de très bons records stores à Tokyo, est-ce que tu prends encore le temps de digger quand tu y retournes ?

Oui, TECHNIQUE, Cisco, Manhattan Records. A l’époque j’y passais pas mal de temps, mais j’avoue ne plus avoir le temps de digger. Le vinyle est un format qui continuera de travers les âges, mais par contre je n’en achète plus, je garde simplement ma petite collection. Dès que j’ai commencé à faire des tournées, j’ai pris la mauvaise habitude d’acheter des vinyles dans toutes les villes où j’allais, et je me retrouvais parfois avec des box remplis à trimbaler d’une ville à une autre, autant te dire que c’est une galère dans les aéroports.

Tu sembles avoir un goût prononcé pour la mode et les sneakers, et c'est la marque japonaise Asics  qui t'invite pour cette date française. Tu en portais beaucoup étant plus jeune ?

Oui je portais beaucoup de Onitsuka Tiger, et j’aime tout autant ce qui se fait maintenant, les dernières collections sont superbes. Au Japon on était fan de votre marque française, Le Coq sportif. C’était le truc le plus cool pour nous, sûrement plus que ça ne l’était autant pour vous d’ailleurs (rire).