L’entrée en matière paraît ardue. Les travaux de Daniel Lopatin, étendus à divers degrés, nous entraînent sur des pentes escarpées et rompues – un cheminement figuré par de longues nappes ambient et synthétiques (les attributs de Betrayed In The Octagon, Zones Without People, Russian Mind, Returnal et d’une profusion de formats courts), des sonorités et des textures abruptes, tantôt contemplatives, invitant à la réflexion et à l’introspection (Replica), tantôt plus enjôleuses (R Plus Seven).



Au fil du temps, au gré des expériences (en occultant les projets analogues de Lopatin, allié à Tim Hecker et Joel Ford), le rayonnement de Oneohtrix Point Never, semblable à un astre lointain, nous parvient par gradation. La publication de Garden of Delete, septième fragment (conséquent) d’un répertoire tentaculaire, atteste de son avancée, d’une présence somme toute perceptible. Les nouvelles productions de OPN – organiques, radicales, excessivement revêches – s’élèvent à un degré paroxystique, formant un modèle d’ironie, s’appropriant (et détournant) les gimmicks de la musique pop et du body horror (certains produits cinématographiques de David Cronenberg et de John Carpenter en constituent les symboles).

Le producteur américain révélait un pan de sa création (GoD, acronyme du nouvel essai) au travers d’obscurs moyens, de sinuosités destinées à se soustraire à l’ennui, d’une part, et égarer son auditoire : des références à Kaoss Edge (une formation fictive, née de l’esprit de Lopatin, et pour lequel certains titres furent composés), un entretien accordé à Ezra (un personnage extraterrestre, fruit d’une imagination féconde), la transmission d’un communiqué de presse et la création d’un site internet aux propriétés identiques. Niché sous un amas d’éléments cryptiques, la réflexion de Oneohtrix Point Never nourrit une œuvre admirable – répulsive, distante de prime abord. Nous ne saurions définir les contours de Garden of Delete, tant ses composants semblent soumis aux interprétations, aux considérations personnelles, à l’idiosyncrasie de ses auditeurs.

Jamais l’œuvre de Lopatin ne parut plus subtile, ineffable ; à mesure de son acheminement, à proximité de ses admirateurs (nombreux). L’institution d’un projet collaboratif MIDI, désireux de collecter et d’assembler les contributions d’une part de son assemblée, en atteste assurément. Nous l’interrogions, une matinée d’octobre, dans la cour extérieure d’un petit hôtel parisien, et relevions ses expressions jubilatoires et enjouées tout au long de l’interview. A cent lieues d’une personnalité amère et élitiste, imaginée auparavant et associée, d’ordinaire, aux pionniers, aux figures à l’avant-garde de la création et de l’assimilation.oneohtrix point neveroneohtrix point neverGarden of Delete semble atteindre un certain paroxysme – concernant l’attrait à l’expérimentation, les aspects satiriques ou le teasing qui lui est associé. Ce nouvel album semble être le plus audacieux, le plus revêche — le plus excessif, également. Est-ce là l’évolution naturelle de ton œuvre ? Un regain de confiance en soi ?

Si je pratique cette activité depuis un certain temps, j’ai l’impression de comprendre la musique pour la première fois de ma vie, étrangement. A 33 ans, il m’est finalement permis de me dire « j’ai saisi la manière dont nous concevons la musique », de traduire les sonorités présentes dans mon esprit en un élément réel. D’ordinaire, il subsiste des différences, une dissonance entre ce que je souhaite créer et ce qui aboutit en définitive. Aujourd’hui, j’ai l’impression de pouvoir accélérer… La route est bien plus libre.

Cela découle assurément d’un regain de confiance en soi, mais également de l’environnement et de la période à laquelle je m’y suis appliqué. J’ai enregistré mon dernier album (R Plus Seven, ndlr) chez moi, en état de béatitude, ma copine à mes côtés. Je m’extirpais du lit et j’allumais l’ordinateur, elle était là, magnifique, dans cet appartement décoré par ses soins et semblable à une garçonnière. J’ai l’impression que cet essai consiste en un album d’intérieurs, une allusion à sa présence également – une lettre d’amour dévouée à notre utopie conjugale (rires). Et c’est cool, j’y ai pris du plaisir mais il était important de partir et d’enregistrer un nouvel album dans un autre lieu, de s’y atteler longuement, et non de se dire simplement « je peux m’occuper un peu de ceci, puis j’irai me faire un café, avant d’allumer la télévision ou autre chose ».


En conséquence, j’investissais ce petit studio, je prenais le bus pour m’y rendre et l’occupais pendant de longs moments ; dix, douze ou quinze heures d’affilée, aussi longtemps que nécessaire, avant de rentrer au petit matin. Et ce studio s’apparentait véritablement à un donjon. Il était situé au sous-sol, il n’y avait ni fenêtre, ni source de distraction ; aucun élément à l’exception de ce donjon et de moi-même. Je plongeais dans un état de transe hallucinatoire, je me sentais davantage investi… Je perdais toute notion du temps et travaillais de plus belle. Je pense que cela m’a aidé, d’une certaine façon.

Tu parviens à te réinventer à chaque nouvel album. Replica paraissait au-delà de Returnal et de ce qui le précédait, R Plus Seven jouit également d’un statut unique, et Garden of Delete ne fait aucunement figure d’exception. Comment parviens-tu, en dépit de tout cela, à conserver certains éléments caractéristiques de ton univers ?

Probablement d’une manière intuitive. Mes techniques restent inchangées, à l’inverse du matériel et des outils dont je me sers. Je m’efforce de perpétuer cet état de fascination, en m’appropriant toutes ces choses qui surviennent dans ma vie et en les déformant selon mon idiosyncrasie. La manière dont je perçois le monde comporte une certaine logique, qui s’accorde avec ma personnalité. Je m’y applique inlassablement. Lorsque Stanley Kubrick réalisait un film d’horreur, un film de guerre ou une œuvre psychanalytique sur les travers de la haute société, peu lui importait, il percevait le monde d’une certaine façon et c’est ce qui lie chacune de ses créations entre elles. Les éléments attrayants, les sentiments et la texture diffèrent selon ses films, mais sa personnalité s’avère définie. Je pense qu’il s’agit également de mon cas, je perçois le monde d’une certaine façon.


Comment considères-tu désormais tes précédents essais — leurs composants, les thèmes qu’ils abordent, les univers qu’ils instaurent ?

Récemment, je me suis mis à réécouter certaines de mes premières créations. Betrayed In The Octagon par exemple (le premier album de Oneohtrix Point Never, paru en 2007, ndlr), et j’ai trouvé ça vraiment cool. A l’inverse, je ne souhaite plus écouter Returnal. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un bon album, je ne l’apprécie guère (rires).

Dans certains restaurants, les serveurs préfèrent vous apporter ce qu’ils leur restent, plutôt que de vous suggérer un plat à la carte. Cela peut s’avérer délicieux, mais c’est de la merde. Returnal comporte ce même aspect. Je n’étais pas certain quant à la teneur de cet album, il n’était pas assez réfléchi. En définitive, il s’agit simplement d’un ensemble de titres, de faces B (de qualité, pour certaines), et non d’un album à part entière.

Il en est de même pour les créations ambient ?

Non, je les apprécie réellement. Mais je n’aime pas la seconde moitié de Replica, son énergie faiblit… J’aurais pu le rendre meilleur. Si je décidais de concevoir un Replica 2, cela serait idéal.

"S’il s’agissait d’un film, cet album serait interdit aux mineurs et contiendrait des séquences sexuelles, des effets spéciaux grotesques"

D’une certaine façon, Garden of Delete – qui comporte de nombreux samples et de syncopes, sans faire l’usage de drums – pourrait lui faire office. Replica renferme une large part d’ambient, mais il me semble lié à Garden of Delete par un étrange trou de ver (un tunnel dans l’espace-temps qui connecte deux régions éloignées, ndlr), tout en excluant R Plus Seven.

Sans pour autant omettre les travaux de Jon Rafman, d’Ariel Kleiman et de Nate Boyce, n’as-tu jamais souhaité retranscrire personnellement ton univers au cœur d’un autre medium, visuel ou littéraire ?

Cela m’est possible avec ce nouvel album, du fait de tous les éléments périphériques que j’ai dû concevoir et du plaisir idiot que cela m’apporte. Cela pourrait prendre la forme d’une formidable bande-dessinée, avec Ezra (le personnage extraterrestre imaginé par Oneohtrix Point Never, ndlr), ou d’un dessin animé décadent. Une majeure partie de Garden of Delete pourrait s’apparenter à une version radicale de Walt Disney – la plus extrême. Ce serait extrêmement plaisant de produire une telle chose, sous une forme collaborative cela dit.


Le fait de réaliser un film m’intéresserait également. En prenant de l’âge, j’accorde une certaine importance à la technique et souhaite me l’approprier. J’ignore tout des usages et des outils nécessaires à la conception d’un film, peut-être pourrais-je m’y appliquer…

Jon Rafman et moi-même concevons actuellement un nouveau court-métrage (paru entre temps en deux épisodes, illustrant le titre « Sticky Drama », ndlr), un projet ample avec de jeunes acteurs et des prises de vue réelles. Il diffère du visuel de « Still Life », qui consistait en un assemblage d’éléments présents sur Internet. Celui-ci constitue une œuvre originale, dotée d’une ambition supérieure. J’ai participé à l’écriture du scénario, qui inclut une partie des personnages de la mythologie de Garden of Delete. Nous verrons bien ce qu’il en ressort.

Les composants de ton répertoire semble correspondre à des thèmes spécifiques ; la nature vaine de la vie dans Replica, les troubles identitaires dans l’ère du digital dans R Plus SevenGarden of Delete pourrait-il symboliser la démence ? S’agit-il simplement d’une satire de la musique pop ?

Il s’agit d’une satire de la musique pop, dans une moindre mesure. Cela correspond surtout à cette fascination que j’éprouve pour le corps humain, le body horror et le grotesque, spécialement lorsqu’il est question de puberté, de l’horreur sous-jacente liée à la mutation du corps d’une fille ou d’un garçon pubère.

"La radicalisation constitue le devoir, la responsabilité d'un artiste"

Les jeunes identifient un tel changement à la violence et à l’horreur, je pense que cela reflète la façon dont ils se perçoivent à cet âge-là. Je songeais à ce sujet précis, à ces éléments primitifs et physiques. Cet album comporte un certain aspect érotique… S’il s’agissait d’un film, il serait interdit aux mineurs et contiendrait des séquences sexuelles, des effets spéciaux grotesques (rires).

Dans un entretien accordé à Vulture, tu désirais que cet album puisse plaire aux jeunes employés d’un centre commercial (« I want the kid that works at the mall to like this record »).

Je pense que mes propos ont été quelque peu déformés. J’essayais d’exprimer mon désir quant à la finalité de mes compositions. Je souhaite qu’elles puissent susciter une sensation d’excitation, provoquer une réaction, une étincelle provenant de la musique, sans que l’on impose un contexte spécifique à l’auditeur, sans qu’il n’ait à se rendre sur Wikipédia ni se renseigner sur le parcours de l’artiste en question. Je ne souhaite pas étendre ce procédé à tous mes essais. Si je composais des titres de qualité, je pensais que cela permettrait à cet adolescent, las de son emploi au Hot Topic d’un centre commercial, de ressentir une émotion puis d’en retenir les éléments positifs. Cela fait également écho à l’aspect primitif dont nous parlions.


J’essayais de me divertir moi-même, de ressentir un frisson semblable aux frémissements que m’ont procuré mes albums préférés. Si j’y parvenais, j’étais certain de transmettre une telle émotion. Il s’agissait davantage d’un travail de composition, et non d’une activité intellectuelle.

Tu mentionnais également les comptes Vevo sur Youtube, principalement attachés à des artistes mainstream. Est-ce là un désir nouveau ? Une pensée que tu nourris depuis tes débuts ? Un outil dont tu t’es servi à cette seule occasion ?

Ma copine et moi disposons d’une Apple TV, nous regardons Vevo lorsque nous prenons le petit-déjeuner. Et je ne peux m’empêcher d’être fasciné (rires). Elle succède à MTV, les spectateurs la consultent pour disposer d’une injection de clips musicaux. J’y passais tant de temps, cherchant à m’approprier certaines techniques, propres à la pop music, à faire évoluer ma tactique de jeu, à la manière d’un athlète s’entraînant hors saison pour paraître à nouveau, métamorphosé. Vevo faisait partie intégrante de cet entraînement. Il s’agit d’un outil, qui m’a tant instruit et informé quant au moment présent, aux tenants et aux aboutissants de la musique actuelle, qui se sont finalement avérés inchangés : l’obsession sexuelle, la célébration et le mode de vie de sa communauté… C’est insupportable, mais j’en apprécie la musique et les mélodies.

Cela me paraît confus, puisque je n’y accorde pas tant d’importance. Pendant un certain temps, il n’y avait que du rap – Migos, ce genre de choses. Puis l’album de Taylor Swift est paru, et il était seulement question d’elle. Et c’est si fascinant, putain. Elle précédait la sortie du nouveau single de Lana Del Rey, celui dans lequel elle s’empare d’un bazooka. Je le trouve abject, et si pénible. Elle semble raidie par la glace, elle paraît comme le reflet virtuel d’elle-même. Je me sens mal pour elle, j’aimerais simplement qu’elle se détente (rires). Elle est artificielle, elle me fait penser à une version bipolaire de Marilyn Monroe.

A une époque, je disposais d’un compte Myspace. Tu pouvais apporter des modifications au code, en modifier l’apparence selon ton gré, mais il était inscrit dans un espace confiné… Et c’est ainsi que je perçois la musique, un code que l’on combine à son compte Myspace. Et c’est ce dont il s’agit dans le cas de Lana Del Rey. Elle constitue un module à part entière, qui permet à une certaine catégorie de personnes de se dévoiler à la face du monde. Et je ne pourrais pas supporter le fait de produire une telle œuvre, qui inciterait les autres à résoudre leurs troubles identitaires. Je souhaite que la musique puisse consister, elle-même, en une crise identitaire, et non un choix identitaire. La musique pop se conforme à une logique fonctionnelle : ce titre lorsque tu conduis, celui-ci en soirée, celui-là lorsque tu t’entraînes, un autre pour l’acte sexuel (rires)…


C’est déplorable, certains artistes sont pourvus de compétences inouïes, à l’instar de de Nicki Minaj, dont la voix me rappelle le son d’un synthétiseur. Transformée ou non, peu m’importe : elle me paraît incroyable. Mais elle s’évertue pourtant à opter pour des choix contestables – en produisant un titre EDM, un autre à l’attention de l’Europe, puis en choisissant d’aller à l’encontre de tout cela, en étant super hard sur un autre titre. C’est une putain de stratégie incohérente.

Le modèle de promotion de GoD me paraît plus ludique. Tu sembles t’adresser directement à ton auditoire, tantôt de manière sincère, tantôt d’une manière plus cryptique. Cela semble relativement récent. Qu’est-ce qui t’a incité à te dévoiler, à t’exprimer ainsi ?

En toute honnêteté, l’exercice de promotion m’ennuie profondément. Warp (le label sur lequel est signé Oneohtrix Point Never, ndlr) se révèle être une structure reposante, en comparaison à ce dont nous parlions précédemment. Mais j’étais d’ores et déjà contrarié par cet aspect lorsque je concevais R Plus Seven, par le fait de produire un album et de patienter pendant cinq mois, en attendant sa sortie ; qui plus est d’une manière partielle : les previews d’un premier titre, puis d’un second extrait et de nombreux gimmicks…

Le choix m’est offert, pourquoi en ferais-je de mauvais ? Cela ne veut pas dire que R Plus Seven s’avérait déplaisant, mais je souhaitais que ce nouvel essai s’inscrive davantage au sein de mon univers, qu’il s’adresse directement à mes fans, au lieu de proposer quelque chose d’impersonnel et d’aseptisé pour attirer de nouveaux admirateurs. Je laisserai les équipes de Warp en juger.

Je me considère comme une petite entreprise, pareille à une boulangerie – les clients s’y rendent, conscients de la qualité du pain. Ils ne se rendront pas au supermarché, il est donc inutile d’enjoliver tout ceci, de se donner en spectacle. A ce stade, je dispose d’une véritable fanbase et j’estime être assez chanceux. Je voulais leur soumettre de nouvelles choses et me divertir moi-même, par la même occasion ; le fait d’attendre la sortie d’un nouvel album m’étant insupportable.


En dépit de certaines interviews ?

Non, les interviews sont préférables, elles t’incitent à reconsidérer ton travail – même les plus mauvaises. Leur abondance constitue l’unique aspect contrariant les concernant, mais cela n’a pas d’importance, j’apprécie toujours le fait de m’entretenir avec autrui.

Pourtant, j’ai souhaité me questionner moi-même (Ezra m’interrogeait à l’occasion d’une première interview, donc il s’agissait d’un entretien avec moi-même) et de leur suggérer (aux journalistes, ndlr) d’aller se faire voir s’ils ne comprenaient rien à ce foutu blog. Je suis parfaitement conscient de pouvoir me révéler davantage en me questionnant moi-même.

Le fait de provoquer, ou peut-être de troubler l’auditeur, a-t-il toujours constitué ton fer de lance ?

Certainement. Je n’ai aucun attrait pour les œuvres anodines, inoffensives ; pour cette musique « popcorn » dont les souvenirs s’évanouissent aussitôt, dont chaque élément se révèle identique au précédent. Cela ne devrait pas être ainsi – l’art en général. Il est préférable d’opter pour une radicalisation. Il s’agit du devoir d’un artiste, non d’un point de vue personnel, mais de sa responsabilité même. Son œuvre doit le captiver plus que quiconque ; il en est l’auteur, il nourrit l’inspiration et la fascination de tout un chacun.

"Je n’accorde aucune sorte de valeur à ma carrière, à mon devenir artistique"

Les créations desquelles ne subsistent aucun résidu, aucun souvenir, consistent en des sommets de perversion. La musique de U2, par exemple : nous ne pouvons la haïr véritablement, ni en détacher un seul élément positif. Elle paraît si commune qu’elle n’existe pas réellement. Je ne peux même pas la décrire tant elle s’avère ennuyeuse. A l’inverse, Nicki Minaj semble se divertir et se contraindre elle-même. Le fait de produire une œuvre semblable au répertoire de U2 ou de Coldplay… Cela constituerait mon pire cauchemar (rires).

S’il n’est jamais bon de se prendre trop au sérieux, ne crains-tu pas de t’égarer en évoluant à l’opposé ? En usant d’artifices et d’autant d’ironie, de dérision (la référence à Kaoss Edge, la création du personnage d’Ezra et les éléments qui y sont associés), ne crains-tu pas d’altérer ton identité en tant qu’artiste, de compromettre l’écoute de GoD ?

Je ne pense pas qu’il soit question d’ironie. Cet essai fait l’écho d’une obsession tordue, je relève tous ces données et les déforme selon mon idiosyncrasie. Mes préoccupations peuvent correspondre à des goûts et des affinités respectables ou déplorables, peu nous importe si tout ceci se déforme sous l’effet de mes impressions personnelles.


Par ailleurs, je n’accorde aucune sorte de valeur à ma carrière, à mon devenir artistique. Ce sont des conneries, nous allons tous succomber en définitive, et personne n’est conscient de la manière dont nous pourrons percevoir et appréhender mon travail, la façon dont nous l’évoquerons. Cela pourrait s’avérer inexact, mensonger. Nous ignorons tant de notre passé, comment pouvons-nous penser que nous sommes différents ? Je ne me projette aucunement, je me fie et me conforme à mes propres lubies, je m’efforce de paraître sincère quant aux choses qui me fascinent véritablement. Ces différentes raisons pourraient être à l’origine des évolutions et des changements si fréquents. Aucune voix intérieure ne m’ordonne de parfaire cet ensemble, de me produire continuellement au Barbican Centre de Londres. Je m’évertue à agir de la manière qui me paraît la plus juste, la plus authentique. Si cela paraît indigeste, tel est le cas. Je suis tant atterré par la façon qu’ont certains de se présenter... « Ma musique signifie ceci, correspond à cela », fous-moi la paix putain, tout le monde s’en fout. Des enfants syriens s’échouent sur un rivage et ces personnes se contentent de parler de leur musique. Qui se préoccupe de ta putain de musique ? En définitive, je souhaite demeurer en paix avec moi-même, et témoigner de cela.



ENGLISH VERSION

Garden of Delete seems to reach a kind of a climax, whether in terms of its inclination to experiment, its satirical turns or the teasing that accompanies it. This new album seems to be the most daring, the most difficult yet – and the most excessive too. Is that the natural evolution and progression of your work, or simply due to a spike in self-confidence?

I definitely feel like I’m starting to figure out music for the first time, in a weird way, even though I’ve been making it for a long time. At 33, I’m kind of like “cool, I think I know how to make the music,” and can translate the music of my mind into actual expression. Usually, there’s a lot of dissonance between the thing I want to make and the thing I end up making, and now it feels like I can speed... The road is much clearer. So part of it is definitely just… getting a little bit more confidence but, in other aspects, it’s like the environment I made it in and the time [at which I made it]. I made the last record at home, in kind of a domestic bliss with my girlfriend. So I’d roll out of bed and be at the computer, and you know, she’s there, and she’s beautiful, and she decorated the apartment, which was always like a bachelor pad. I felt like the last record was an album of interiors, and a little bit of a wink to her, like a love letter about our domestic utopia.

And that’s cool, I had fun but it was also very important to leave and make a record somewhere else. And to put a lot of time into it, not just feel like “I can do a little bit of this, and then make a coffee, and watch some TV or whatever”. So, I had this little room, this little studio, I’d travel and take a bus to go to the studio and just stay there for a long time, like ten, twelve or fifteen hours, however long I wanted until like 5 in the morning, come back. And the room is totally a dungeon, like it’s in the basement, no windows, no distraction, just me and this dungeon. So you get into more of like a hallucinatory trance, like you feel more committed to… You lose track of time, you work more. I think that also kind of helped.

You succeed in reinventing yourself with every new album you release. Replica went further than Returnal, R Plus Seven is different again, and Garden of Delete is no exception. How, despite all that, do you manage to preserve certain characteristics that define your sound?

Probably intuitively, like I think my techniques are often the same even though the material I’m dealing with might be different. I try to remain in the state of fascination where I can take whatever inputs are happening in my life and then twist them into my own idiosyncratic form, so the way I perceive the world almost has a logic to it that is consistent with my personality… I just do it all the time, it doesn’t matter if Kubrick made a horror film or a war film or a psychoanalytic fucked up high-society film, he sees the world in a certain way that ties all of his work together. Each film has a different kind of entertainment stimulus or a different kind of texture or feel, but his personality is just kind of defined, so I think that I have that, I have a certain approach to perceiving the world.



How do you view your previous efforts now – their constituent details, the issues they tackle, the worlds they conjure up?

Maybe not in a consistent way but recently I have listened to some of the really early stuff and thought it was cool… like Betrayed In the Octagon, I think that shit’s still really cool, but for example Returnal for me, I just don’t wanna listen to that, I don’t think it’s a good record, for some reason I don’t like it. It sounds to me like, you know sometimes the waiter or waitress in certain restaurants, instead of giving you a meal off the menu they give you whatever they have left, and sometimes that’s delicious, but it’s also kind of like shit. I feel like Returnal a little bit has that quality, like I was not really clear on the record I wanted to make and it’s just a bunch of pieces. It wasn’t too well thought out. It’s got some nice stuff on it but it doesn’t feel like a record to me it just feels like, I don’t know, B-sides or something.

And what about the ambient stuff?

I like that stuff a lot, yeah I think that’s cool. I don’t like the second half of Replica, I think it kind of loses energy… Right now I feel like I could have made it better. Like if I made a Replica 2, it would be pretty sweet. But maybe Garden of Delete is like a Replica 2 in this weird way, a lot of samples, a lot of syncopation using stuff that’s not drums, I mean there’s a lot of ambient stuff on Replica but I feel like there’s some kind of weird wormhole that connects Replica to Garden of Delete and skips R Plus Seven.

Not overlooking what you’ve accomplished with Jon Rafman, Ariel Kleiman or Nate Boyce, have you ever felt the urge to recreate your work (which of course has a rare richness to it) by way of another medium, visual or literary specifically?

I think with the new record it’s possible because of all the stupid fun I was having with creating the peripheral stuff around it, it feels like it could be easily brought to other things, like I can imagine an awesome graphic novel with Ezra, it could easily be like a fucked up cartoon. A lot of the stuff about Garden of Delete is like… it could be the most radical version of Walt Disney or something. It would be really fun to do stuff like that, but yeah probably in some kind of collaborative way. I think I would be interested in directing film actually because, as I get older, technique becomes more of something I really value and want to absorb, so imagining directing a film right now, it’s like I don’t know anything about those techniques… Maybe I could do it.



We’re doing a short film with Jon Rafman, so it’s a much bigger project with live action, child actors… It’s for Garden of Delete and will be released in the second week of October so pretty soon. It’s different, Still Life obviously was kind of recycling stuff that was already in circulation on the internet, and this is more of an original work so it should be more ambitious maybe and I wrote it with him and it’s got some of the characters of the Garden of Delete myth, so we’ll see how it goes…

No doubt this is a personal opinion, but each of your pieces seems to me to have specific thematic coherence; the futility of life in Replica, identity crises in the digital age in R Plus Seven… Could Garden of Delete stand for some kind of madness, or is it more simply a case of pop music satire?

I think it’s kind of pop music satire a little bit, but a lot of it to me is kind of fascination with the body and body horror and the grotesque, specifically puberty, and the implicit horror of a pubescent body that’s changing and mutating. This idea that kids identify with violence and horror, it speaks to adolescent males because I think that’s how they perceive themselves at this moment in their lives, so I was thinking a lot about like primal things, really physical things. And I think it’s a record that’s kind of erotic… On some abstract level it would be rated X, if it were a film I think it would be rated X, with a lot of stupid sex and bad makeup and bad special effects.

In an interview with Vulture, you said you wanted the kid that works at the mall to like this record. Are you talking about the general audience?

I think they twisted that a little bit, I think what I was trying to express was that I wrote songs, and I want them to be exciting to someone with no context that just wants to get a buzz out of music, for them to just get a rise out of this and not have to go in with a computer with Wikipedia and learn about the whole life of this artist. I don’t want that to be always the case with my records, I thought that if I could write good songs then that kid who’s bored of working at Hot Topic at the mall will just feel something, and quickly, like let’s just get to the good part, let’s just feel it. That has something to do with the whole primitive thing too. So I was trying to entertain myself and give myself goosebumps in the same way that my favorite records do, and if I could do that then I was sure that anybody else might get that feeling too, so it was less of an intellectual exercise than just a songwriting exercise.

You also mentioned Vevo accounts on YouTube, which are primarily linked to mainstream artists. Is that a new target for you? A thought you’ve entertained from the start? Or a tool you’d use only for this album?

Me and my girl have Apple TV and we watch Vevo when we’re having breakfast and I’m just endlessly fascinated by it, it’s like the new MTV, people go there to get a visual injection of music, and I was watching so much of it and trying to get some pop techniques going and just generally trying to improve my game. You know like an athlete trains in the off season to come back as a better version of himself, so I think that Vevo was just part of my training. It’s a tool, I learn so much about the present moment from it, I learn about the vibe of contemporary music, and the issues in contemporary music which have always been the same: sexual obsession, here’s the way we party, here’s my crew’s way of like… It’s crap, I mean I like the music actually, I like the melodies… To me it’s kind of like a blur because I don’t really care about it that much. For a while it was just rap, like Migos and stuff, but then Taylor Swift’s record came out and it was her for a while and it’s just like endlessly fucking fascinating, then a few weeks ago that horrible Lana Del Ray song where she has a bazooka and it’s so trying, it’s like she’s frozen stiff, she’s like a virtual reality version of herself, I almost feel bad for her, I just want her to chill out. She’s like a manic depressive Marilyn Monroe or something, she’s fake.

oneohtrix point neverTo me music is like lifestyle management and lifestyle branding, so it kind of aligns itself with certain… I don’t know how old you are but I had a Myspace account when you could still change the code and make your shit, so you make your shit but it’s still definitely in certain boundaries… and that’s what I think music is, it’s just one of the codes you add to your Myspace. So that’s what Lana Del Rey is, she’s like a module that helps people to present themselves to the world. And I would hate to make music that was like an easy decision that helped people to deal with their identity crisis. I want the music itself to be an identity crisis, not an identity choice. And pop music is very functional in that way, like this is for the car, this is for the party, this is when you’re trying to fuck, this is when you’re working out…

It’s so sad because some of them have crazy techniques, crazy virtuosic skill, like Nicki Minaj’s voice is nuts, it sounds like a synthesizer – processed or not, she sounds amazing to me. But then she’ll make these divisive decisions like one song will be a fake EDM, and she’ll make a tune for Europe. But then she’ll betray that and be super hard on something else and it’s just a weird fucking lifestyle game.

The promotion for GoD has been rather playful so far. You seem to speak directly to your listeners, sometimes sincerely, sometimes in more veiled terms. This is a recent development. What led you to express yourself like that, to reveal a little more of yourself?

To be honest, just boredom of marketing my record. And Warp is chilled compared to the shit we’re talking about. But even with R Plus Seven I didn’t like that I would make a record then had to wait five months for it to come out and it would go like previews of number one then song number two then some gimmick. I am responsible for that, I have choice, so why would I make shitty choices. It wasn’t like R Plus Seven was bad, but I wanted to bring it into my world more, and speak directly to my fans instead of trying to present something in a really clean way to get new fans, I’ll let Warp figure that out. But I think of myself as a small business, like a bakery, where people come to you and they know your bread is good and they’re not gonna go to the supermarket so you don’t have to dress it up and dance like a monkey on the piano. At this point I’m lucky enough to have my real fans, so I wanted to do something for them and entertain myself too, because sitting around waiting for a record to come out is fucking shit.

The interviews are a little better because even the bad ones… it forces you to think about your stuff in a way that you didn’t really expect. I guess the amount of them is annoying but I don’t really care it’s cool to talk to people. But I definitely wanted to be like fuck you if you don’t understand this fucked up blog, I’m gonna talk to myself for the first interview (the first interview was with Ezra actually so that’s just me talking to myself). Because I know I’ll be able to say a lot more if I just have this conversation with myself.



Has the idea of being provocative and perhaps confusing for the listener, always been your driving force?

Yes because I don’t like harmless music, I don’t like music that’s just like popcorn, that you forget about, every box exactly like the last. And I don’t think music should be like that, I don’t think art should be like that, I think you have to radicalize yourself. It’s like an artist’s job, it’s not even my view I just think it’s the responsibility of an artist to be more fascinated than everybody else – you do the work, you light a fire under somebody and help them be more fascinated too. The worst thing actually to me is music that doesn’t even leave you with any taste, you don’t even remember it, like U2 or something is the most evil shit to me because it’s neither bad enough to be like ‘oh fuck’ nor good enough to actually get something from it. It’s just like nothing, it’s so average. That would be my biggest nightmare if I was making U2 kind of music or Coldplay or something, I would kill myself. At least Nicki Minaj looks like she’s having fun and challenging herself. [U2 and Coldplay] I don’t even know how to describe them, that’s how boring they are. It’s so manipulative.

If it’s never a good idea to take oneself too seriously, are you all afraid of losing yourself, of going wrong as you veer towards doing the opposite? At times, the album and particularly everything surrounding it appears rather extravagant, and to dwell on this side of things might come across as egotistical, even repulsive – like a caricature. Using these contrivances, so much irony, and derision (with the whole Ezra story, the reference to Kaoss Edge and all the staging) are you not afraid of altering your identity as an artist, and of compromising GoD as a listening experience?

Well I don’t think of it as irony actually, I think of it as kind of a twisted obsession with form, I take all these inputs and twist them into idiosyncratic form. I just get obsessed with stuff and it can be in good taste or in bad taste but it doesn’t matter until it’s been twisted into my own idiosyncratic form.

The other aspect of it is like I’m not precious about my career or whatever because that’s bullshit, we’re all gonna die and who the fuck knows how history will perceive my music, it could all be a complete lie. We know so little about the past already, how do we think we’re any different. I’m not trying to calculate a career for myself, I’m just really trying to follow my whims and be as sincere about the things I’m fascinated with at the time when I’m fascinated with them. So that’s why it seems to change so much, because I don’t have a voice on my shoulder telling me ‘you’ve gotta make it classier, you’ve gotta keep getting those gigs at the Barbican’. I’ll do exactly what I feel is the most genuine thing to do in the moment. If it’s too much then it’s too much. I’m so appalled with the way people present themselves, like give me a fucking break dude, nobody gives a fuck. Syrian babies are fucking washing up onshore and people are talking about their music, like who the fuck cares about your music dude? So at this point I just try to be at peace with the fact that I’m not at peace, and just share that.