Photo en Une : © Rémy Golinelli

Quand Théo Muller sort son premier EP Les Kicks du Donjon en 2016, rares sont ceux qui auraient parié que le second serait édité par Concrete Music. Non pas que la qualité de cette techno nonchalante, propre et prenante, soit à remettre en question – le jeune Breton est même déjà dans le viseur du club parisien. Mais pas pour les bonnes raisons. Un peu jeune con, il vient de se faire blacklister de la péniche avec son collectif Midi Deux, après avoir craché sur les tarifs du bar dans une interview : « C’était quelque chose comme « Les bouteilles d’eau à 3€, c’est quoi ça ?! », sourit-il, roulant une clope dans son canapé.

Théo dément les clichés : après 6 ans à Paris, il s'estime "moins hater" qu'à son arrivée. "Concrete, j'ai compris que c'étaient des anciens. J'ai recroisé Brice (Coudert, le DA) au festival Freeroration quelques années plus tard, on a sympathisé." Dans le salon de son petit appartement du 13e, une paire de Technics SL-1200 trône à hauteur de genou, reliée par une table vintage Rodec aux longs faders, que l'on retrouve souvent dans les studios de radio. Il faut s'asseoir pour les manœuvrer, avec une certaine révérence zen.

Quelques synthés sont posés dans l’angle de la pièce, à côté d’une Maschine de Native Instruments, une boite à rythmes Dave Smith, une dub siren artisanale. "J'aime bien être dans mon coin pour créer" explique Théo. Souvent, c'était aux premières heures du matin, en rentrant du travail. Pas vraiment une double vie – si sa carrière de producteur décolle tout juste, Théo a déjà bien traîné ses basques dans le petit milieu de la techno française. Agitateur des nuits rennaises depuis 2010 avec son collectif Midi Deux, il passe en stage chez InFiné, Warp, avant de devenir l’homme à tout faire de feu le club Monseigneur (« 60 heures par semaine comme chargé de com’-ingé son-rider-programmateur, c’était ridicule ») et actuel programmateur de la Chaufferie, intimiste salle du bas de la Machine du Moulin Rouge où il a notamment invité Objekt, Minor Science, Volvox et Dr. Rubinstein. Un parcours de pro qui, à l’instar de l'élémentarité de son home studio, éclipse au premier abord sa passion totale pour la prod' et les platines. "Les gens ne savent pas où me mettre, si je suis promoteur ou DJ… Mais c’est ça le truc central, c'est ce que je veux faire de ma vie."

Théo Muller - Attentifs Ensemble

Ce n’est pas son Finistère Amer sur Concrete Music 7AM qui le démentira. Chargé d’érudites influences breakbeat et deep house (ah, cette flûte glorieuse des 90's sur "Peace") il bat la cadence avec la modestie de son créateur. Pas une techno de peak time, quelque chose de plus glissant, dont la surface laisse sentir, par ondes, de grands mouvements telluriques opérant dans les royaumes plus souterrain.

Mordu des basses dans lesquelles se noie l'auditeur inattentif (l'autre y plonge), Théo guide dans ses sets l’oreille vers ce zénith de la dub techno que fut le label Basic Channel : rapide, solaire, profond. Les nuits blanches ont fait de lui un DJ du matin, de ceux qui transportent le main floor de Concrete de 10h30 à 17h30. Doux, mais infatigable. Dans son étagère à vinyles trainent des galettes illbient du label Wordsound, des vieux reggae dubs ; ça l’inspire à alourdir le tempo sur ses tracks en gestation. Il nous fait écouter « new goa trance low trax », un titre provisoire qui dit tout du caractère tribal et introspectif de ses dernières recherches. « Une musique qui donne plus d’espace pour danser », redécouverte notamment au festival Positive Education, « une claque ».

« Je me suis arraché pendant des années, j’ai perdu des points de vie, mais je ne regrette rien. Mes nuits blanches, c’étaient des nuits de recherche. » Chez ce tranquille hyperactif qui a vu l’underground parisien renaitre et sauter le périph’ aux premières soirées 75021, on sent pourtant une lassitude vis-à-vis du milieu, même s’il a toujours son oreille collée aux tendances. À la Machine, il invite en ce début d’année les Lyonnais de BFDM et l’ambassadrice de Qui Embrouille Qui, DJ AZF : deux jeunes labels/collectifs/gangs qui créent actuellement l’émeute dans la fête alternative. « Il y avait une super entente entre tout le monde, et puis sont arrivés trop de promoteurs intéressés et pas intéressants. » Les prochaines années pourraient marquer son retour sur les terres bretonnes. Construire une cabane pour y installer un studio, organiser des teufs avec des soundsystems, sortir un bouquin avec Midi Deux et suivre les artistes du label, lancer des projets plus modestes, dans une ambiance moins concurrentielle – voilà le plan. Et bien sûr, consacrer plus de temps à sa propre musique, après avoir inlassablement scruté et étudié celle des autres.