Photo en Une : © NICO STINGHE & PARK BENNETT


Vous avez des rôles différents dans le groupe ou vous vous partagez les instruments ?

Paul : Ça dépend de si on est en studio ou en live. En studio, nous jouons tous les trois la même chose : du clavier, du piano... L’exception, c’est que Daniel est le seul à faire de la batterie. On invite aussi pas mal de musiciens, par exemple un ensemble de 10 personnes, régulièrement. Notre pool de musiciens est devenu une grande famille.

Daniel : Il y a comme deux versions du groupe. Quand nous sommes trois, comme ce soir à Vanves, ça a plus un côté dance music. Et il y a la version « concert » avec les 10 musiciens.

Votre fusion de techno, musique classique et jazz est-elle le résultat de vos différentes influences ou vous aviez déjà tous les trois un intérêt pour ces genres musicaux ?

Jan : Nous avons tous un intérêt pour la musique au sens large. Quand tu fais de la dance music ou de la house, tu peux incorporer dedans n’importe quel style, sans pour autant en faire un simple « crossover ».

Daniel : Paul, lui, a étudié la composition classique donc il était plus impliqué dans le monde du classique. J’ai personnellement joué dans quelques orchestres, notamment aux percussions, mais je faisais juste partie du projet, ça n’a jamais été le mien.



Le fait d’avoir utilisé vos noms pour nommer votre groupe me fait penser à cette habitude des formations de jazz à s’appeler selon le nom de leur leader. Vous avez la même approche ?

Jan : Oui, nous aimions l’idée de former une sorte de trio de jazz.

Paul : Et il ne s’agit que de nos noms de famille car nous étions jeunes, nous avions beaucoup de groupes et de projets, et il fallait pouvoir leur trouver tous un nom (rires).

Jan : C’était une solution facile, et en même temps rafraîchissante…

Daniel : Mais ce n’était peut-être pas la meilleure solution non plus… Enfin, c’est cool comme nom mais quand tu es dans un autre pays, ça peut poser problème. Une fois, dans un Uber, on m’a demandé le nom de notre groupe, et avec la prononciation, la personne n’a rien compris.

Jan : Tu savais que maintenant tu peux commander un Uber « muet » ? Pour que conducteur ne te raconte pas toute sa vie. (rires)

Mais contrairement à ces groupes de jazz, votre musique n’est pas centrée autour d’un leader. C’est une des différences perceptibles dans votre musique ?

Daniel : Nous avons déjà une approche différente à la base car ces trios jouent surtout en public alors que nous, nous nous retrouvons en premier lieu en studio pour faire des jams, produire de la musique, puis en live seulement quand un album est fini et lorsque nous avons appris à jouer les nouveaux morceaux.

Paul : Et il y a quelque chose, dans son sens classique, que nous n’avons pas : ce sont les solos. Notre musique est plutôt composée d’énormément de petits morceaux, formant un tout, un motif « mécanique ». On pourrait bien sûr dire qu’il y a des solos mais pas dans ce sens virtuose. Ce sont comme les pièces d’une machine. Il ne faut pas trop en enlever pour que la machine fonctionne toujours. Je pense qu’à l’origine, nous étions déjà tous intéressés par le monde du jazz mais ça semblait très loin de nous car nous voulions faire de la club music. Et c’était plutôt cool, quelques années plus tard, de commencer à être bookés un peu partout, y compris les festivals de jazz. Beaucoup d’autres musiques entretiennent des relations avec ce style de musique, comme les musiques afro-américaines. La techno peut être vue comme une forme de jazz, si tu compares les basses ou les rythmiques régulières.

Vous avez fait des concerts avec des choeurs et des orchestres classiques. Est-ce que c’est important pour vous de faire découvrir la techno aux amateurs de classique, et vice versa ?

Jan : Les musiciens que l’on invite à jouer avec nous, dans notre ensemble, viennent pour la plupart du classique, de la musique contemporaine ou du jazz. Ils avaient tous entendu parler de la techno mais ils n’en écoutaient pas vraiment, ou alors de la "mauvaise"… Les premières années, c’était vraiment marrant parce qu’on les emmenait à des festivals techno ou des raves en Angleterre, et on leur montrait des DJ’s. Il y a eu un moment où on a fait la fête tous ensemble, et il semblerait qu’ils aient tous capté la musique, ils étaient très contents (rires). On leur montrait que ce n’était que de la musique, il ne faut pas avoir peur d’écouter d’autres styles.



Comment ont-ils réagi à votre musique, en premier lieu ?

Paul : En fait, ils étaient plutôt contents car la scène classique et contemporaine peut être très académique. Berlin est une super ville pour cette scène car beaucoup de musiciens en font partie, mais si tu ne fais que ça, tu n’as pas beaucoup de public

Jan : Et tu ne t’amuses pas beaucoup…

Paul : Oui, et nos musiciens étaient simplement contents de jouer pour plus de gens, et des spectateurs qui dansaient. Mais ce côté didactique n’était qu’un effet secondaire, ce n’était pas ce que nous cherchions à faire en faisant de la musique.

Jan : Maintenant, on dirait que beaucoup de musiciens classiques travaillent avec de l’électronique. Il y a beaucoup d’intérêt pour ces mélanges, des deux côtés. C’est peut-être parce que nous sommes là depuis 10 ans que nous voyons l’évolution qui a eu lieu ces dernières années.

Peut-être que la scène classique berlinoise est plus ouverte à la techno, compte tenu de l’histoire de la ville ?

Paul : Je pense. Le fait que la musique classique et que la techno soient toutes les deux très présentes dans la ville a sans doute donné envie à certaines personnes de créer des connexions entre elles. Beaucoup de personnes qui étaient des ravers vont à des concerts de modern piano maintenant, peut-être pour leur côté répétitif. C'est comme s'ils décuvaient après plusieurs années de fête (rires).

Le piano tient d’ailleurs une place centrale dans votre musique...

Paul : Comparé aux autres instruments d’un orchestre comme les cordes ou les cuivres, le piano ressemble vraiment à une machine. C’est un système assez compliqué mais si tu es préparé, c’est très facile et intuitif car tu peux jouer avec une main, et faire des sons ou mettre des objets sur les cordes avec l’autre main. C’est comme une cour de récré, tu te sens comme un enfant et ça marche sans avoir à beaucoup réfléchir.

Jan : Ce travail de préparation, on l’a emprunté à la musique contemporaine. Ça permet de transformer le piano en instrument percussif, mais avec des sons. Et tu as aussi un effet de réverb’ si tu presses la pédale, donc c’est comme si tu avais de la réverb' sur des percussions. Et puis, le piano a une place dans absolument tous les styles de musique : la house, le disco...

Ça me fait penser à l’approche de John Cage...

Jan : Paul prépare notre piano d’après un livre de John Cage...

Paul : Je l’ai fait la première fois à l’université avec un ami pour Sonatas and Interludes, un cycle célèbre de piano préparé. John Cage décrit à quelle distance exacte on doit poser par exemple, une pièce de métal, sur une corde. On a enregistré tout ça, et sur notre premier album avec Brandt Brauer Frick, You Make me Real, on en a mis quelques samples dans un clavier de sampling. C’est une sorte d’hommage au pianiste, qui est le premier compositeur célèbre (mais pas le premier tout court) à avoir utilisé cette méthode.



Vous vous êtes tournés vers le chant et des structures plus pop sur Miami, et surtout l’album Joy, notamment avec les parties vocales de Beaver Sheppard. Comment s’est produit ce virage artistique ?

Jan : On a rencontré Beaver par hasard au Canada. C’était l’ami d’un ami. On a discuté avec lui à Montréal, où l’on jouait pour le MUTEK festival, et il a fait grande impression sur nous. On l’a emmené à Berlin pour jouer plusieurs shows avec lui mais ils ont tous été annulés après le premier parce que le public ne l’a pas aimé apparemment… Il devait rester à Berlin avec nous encore quelques semaines donc on a commencé à enregistrer. On jouait beaucoup nos précédents morceaux en live à cette époque, on avait envie de faire quelque chose de nouveau en studio.

Daniel : Nous pensions que ce serait bien d’avoir quelqu’un au premier plan, parce que nous commencions à nous ennuyer avec le registre techno / classique. Maintenant, nous nous y intéressons à nouveau.

Le titre du nouvel album, Echo, est une référence à ce que vous faisiez avant ces deux disques ?

Paul : Il est moins "apocalyptique". Tous nos amis nous ont dit qu’ils le trouvaient un peu plus joyeux. Mais en fait, le nom a été choisi par quelqu’un d’autre. On était en novembre ou décembre, on jouait au MUTEK de Mexico pour la troisième fois, avec un orchestre de 80 personnes. A la fête de l’aftershow, on a dit que personne ne partirait tant qu’on n’aurait pas un nom pour notre nouvel album (rires). Damian Romero, le directeur général du festival, que l’on connaît depuis plusieurs années maintenant, a juste répondu « Echos ». En fait, tous nos disques pourraient être appelés « Echo » parce qu’ils sont l’expression des personnes que nous rencontrons, et de ce qu’ils vivent. Mais étant là depuis 10 ans, cet album est un peu l’expression de tout ce qu’on a fait ensemble, et pas uniquement en musique : les voyages, etc.

Jan : Et on aimait le mot parce que c’est le même en allemand, en français et en anglais.

Daniel : C’est plus simple à traduire que le nom de notre groupe (rires).

L'album conserve quand mêmes des structures pop, comme sur le single "Masse". Les deux disques précédents ont influencé Echo ?

Daniel : Je pense que l’influence principale de ces deux albums a été le fait de vouloir faire quelque chose de différent. Sur Joy, il y avait des similitudes sur la manière dont on utilisait les cordes ou les instruments en général. L’univers sonore est similaire mais les structures, le fait de vouloir faire des morceaux longs et instrumentaux à nouveau était une décision qui ne pouvait être prise que parce que nous avions fait Joy avant. On a deux collaborations sur ce disque, une avec Catherine Ringer et l’autre avec Friedberg, donc on a quand même deux sortes de "pop songs".



Le single "Rest", en revanche, semble avoir un groove et des rythmiques différentes de ce que vous aviez fait jusque là…

Paul : Pour moi, ce beat est typiquement « du Daniel » qui, sur ses albums solos, explore un peu de rock ou stoner rock.

Daniel : Mais il était aussi influencé par Daphni, le side project de Caribou.

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album ?

Daniel : Quand on est rentrés dans le studio, on avait 4 sessions de chacune 1 semaine. C’était dans un autre studio que celui qu’on utilise habituellement, à Berlin. Après les sessions, on se répartit toujours les morceaux pour travailler séparément dessus, puis on se retrouve à nouveau. Ca permet de faire en sorte que les morceaux ne soient pas juste des jams en groupe, et qu’ils puissent aller quelque part. Mais le fait de se retrouver rend le tout homogène.

Paul : Sur certains titres qui sonnent très acoustiques, on a des vieilles versions que personne n’entendra jamais et qui ressemblent à de la synth pop 80’s.

Jouer dans un théâtre, comme ce soir, ça correspond à votre univers ?

Daniel : On a déjà fait des super concerts dans des théâtres. Par exemple, en Amérique du Sud, on a fait une tournée où l’on jouait uniquement dans des théâtres. Souvent, les gens se lèvent de leur siège et dansent, et c’est une belle surprise. Mais on ne peut pas forcer les choses. Parfois, la salle n’est pas faite pour, ou les gens sont trop timides, je ne sais pas… C’est un peu bizarre au début de jouer pour des spectateurs assis, j’essaie de ne pas les regarder mais quand ils dansent, ça motive.

Paul : Avec notre nouveau show, c’est un peu paradoxal, car c’est probablement un des plus dansants que nous n’ayons jamais faits.


Propos recueillis à l'occasion de leur live au Théâtre de Vanves, le 18 mai dernier. Echo est sorti sur le label Because Music le 7 juin et est disponible à l'écoute sur toutes les plateformes de streaming.