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Par Jean-Paul Deniaud et Lucien Rieul

La tournée mondiale du duo prenait fin l’été dernier, 8 mois après avoir enflammé une AccorHotels Arena gonflée à bloc. C’était sans doute le meilleur moment pour partir en vacances avec eux – non pas aux U.S., dans cette villa à 8 millions qu’on les voit visiter dans le docu de 2008 filmé durant leur première tournée – mais plutôt « près d’un lac, à faire griller du poisson ». Surprenant  ? L’image de rock star qui leur colle à la peau a pu leur jouer des tours. Mais voilà, c’était il y a dix ans – eux en avaient 25. Justice aujourd’hui, ce n’est plus le bulldozer de larsen de Cross (eux l’appelaient juste « le premier album ») : leur puissance crucifiait ; désormais elle étreint. Avec Woman (2016), ils assumaient pleinement leur amour du disco et de la pop, celui d’un duo qui a toujours préféré «  Elton John à Iggy Pop  ». Il a fallu le temps aux fans pour digérer ça.

Bientôt quarantenaires et toujours Worldwide – du titre de leur nouvel album de versions live –, les Justice ont certainement prouvé une chose : n’avoir jamais fait semblant. Jamais prétendu être punk quand ils n’en ont plus eu l’envie ; jamais créé de personnages, bien qu’ils jouent souvent de leur photogénie. Car derrière le glamour des shootings en Perfecto, voilà juste deux types attentionnés, soudés l’un à l’autre comme au 18e arrondissement, leur quartier de cœur qu’ils ne quittent que rarement. Deux amis si proches qu’ils parlent sans hésiter à la place de l’autre. Des stars dans leur plus simple appareil. Face à nous, Xavier, Starter noir et lunettes de soleil, s’enthousiasme au sujet de câblages, de bidouillages d’Ableton et de synthés – ces passions geek dont les artistes "media-traînés" se gardent bien de parler. À sa gauche, en combo jean-veste blanc délavé, Gaspard est une encyclopédie musicale. Diserts, ils replongent sans filtre dans leurs souvenirs : les premières fois, l’enfance, Paname, Justice. Quinze ans de carrière et d’amitiés avec de nombreux artistes – 2ManyDJs, Erol Alkan, Boys Noize, Chloé, A-Trak –, dont plusieurs leur ont préparé ici des questions, auxquelles ils répondent avec candeur. Et l’on se dit qu’on a bien fait d’attendre les vacances pour cette rencontre : qui ne voudrait pas partir griller du poisson avec ces mecs-là  ?

Passer un été d’amour avec Justice, c’est une bonne idée ?

Gaspard : Oh oui, on ne s’ennuie pas.

Xavier : D’ailleurs c’est drôle, la première fois que l’on a joué en soirée, c’était une Respect "Été d’amour" au Rex en 2003. Toutes les semaines, ils donnaient les rênes à quelqu’un de différent. On a joué avec Ed Banger alors qu’ils venaient tout juste de démarrer le label. Comme on n’avait pas de platines chez nous, on a appris en jouant en soirée.

Ça devait être périlleux.

X : Ce n’était pas très propre, mais on a toujours privilégié l’énergie et le fait de jouer assez vite. Nos DJ sets ne racontent pas d’histoire particulière, on essaie de créer une fête frénétique en jouant beaucoup de morceaux. C’est un peu l’école DJ Mehdi, 2ManyDJ’s, et avant eux Grandmaster Flash. Tu choisis le meilleur moment, puis dès qu’il est fini, tu lances un autre morceau. Si tu veux jouer comme ça en vinyle, tu te retrouves vite limité, à moins d’être très fort comme un DJ Craze. Pour nous, c’est redevenu marrant avec les clés USB, quand Erol [Alkan] nous a montré comment mettre des hot cues, faire des boucles, tout ça.

Côté technologie, on a justement une question de Jean Nipon : « À quel moment allez-vous laisser tomber les synthés et les ordinateurs pour monter sur scène avec un vrai combo guitare-batterie, une machine à faire de la fumée très chère et des mulets ? »

X : [Rire] Effectivement, on serait parfois plus à l’aise pour jouer certains morceaux sur guitare, batterie ou basse, puisque ce sont nos instruments de départ. On a déjà joué dans des groupes en tant que batteur et bassiste avec Gaspard.

G : On s’amusait bien, mais on est contents que ça se soit passé avant Internet…

X : Dieu merci, il n’y a pas de traces ! Mais ça ne colle pas avec la manière dont on se représente Justice. Il faut que ce soit aussi électronique que possible. Nous deux avec des guitares sur scène, ça me paraît impossible.

G : C’est une question d’esthétique sonore. On n’a pas la même radicalité qu’Aphex Twin ou Kraftwerk, mais eux, tu ne leur demanderais pas quand est-ce qu’ils vont jouer avec des instruments. Il y a aussi une vraie question d’efficacité : un kick électronique est bien plus dévastateur qu’un kick de batterie. Ça, on aime bien.

Chloé vous demande à ce sujet : « Qu’est-ce qu’un live de musique électronique pour vous ? La distinction avec un live “normal” vous paraît encore pertinente ? »

X : En concert, oui. Le fait que l’on soit entouré de machines et pas d’êtres humains nous permet d’avoir un contrôle absolu et millimétré. Généralement, on tourne après avoir passé plus d’un an en studio avec des instruments, à rejouer cent fois les mêmes parties. Il faudrait que l’on soit 12 sur scène pour rejouer ça. En live, on va chercher une formule beaucoup plus simple, immédiate et instinctive. C’est un plaisir d’avoir un morceau qu’on a enregistré sur 72 pistes et de le réduire à 8 pistes, de réfléchir à la façon d’obtenir la meilleure énergie possible avec peu de choses.

Chloé toujours : « Quel est votre set-up live ? »

X : Alors… On utilise Ableton, avec une session qui est un merdier infernal – on a deux ingénieurs en blouse blanche qui s’en occupent [rire]. Non, vraiment. Ils nous aident en « hackant » le système pour répondre à nos besoins. En 2012, on devait utiliser 12 % des capacités d’Ableton Live ; là, on est plutôt sur 120 %. On y a passé 8 mois pour le dernier live. Il fallait par exemple que notre ingénieur du son ait la main sur tout ce que l’on joue, parce qu’il se produit souvent des trucs incontrôlables, surtout au volume auquel on joue. La session sort sur 8 pistes de notre côté, mais du sien, il y en a au moins 32. De notre côté, on contrôle la batterie sur une piste, du sien, il a une piste pour le clap, une pour le charley, le snare… Ça n’a l’air de rien dit comme ça, mais dès qu’il faut mettre la main là-dedans, ça devient vite un cauchemar. Après, on contrôle tout ça avec des DJM 800 en contrôleurs Midi, il n’y a pas d’audio qui passe à l’intérieur. C’est ce qu’on utilise depuis 2007, on n’a pas trouvé de matériel plus solide et ergonomique. On a essayé plein de contrôleurs, mais on les cassait au bout de deux concerts.

G : On a cassé pas mal de matériel…

X : On a aussi fabriqué des contrôleurs nous-mêmes pour nous balader dans notre session. Pour ne pas avoir d’ordinateur sur scène, nous avons installé des petits écrans. Si tu passes une heure et demie penché sur ton ordinateur, c’est infernal. On a aussi deux TB-303 – qui ne sonnent pas très acid chez nous –, deux Juno Alpha que l’on contrôle avec des claviers Midi, un TB-3, deux Moog Voyager que l’on utilise en Midi et en hardware, deux Moog Sub Phatty… Attends, tu utilises quoi encore, toi ?

G : Au fond, il y a aussi un Doepfer, avec le Sub Phatty. Et des petits micros, qui nous permettent de communiquer ensemble durant le show et de parler à nos ingénieurs. Il y avait beaucoup de pannes au début. Au début de chaque concert, on se demandait « Qu’est-ce qui va merder aujourd’hui ? », et à chaque fois, c’était un truc différent. C’était un peu désagréable pour nous, j’espère que ça ne se voyait pas trop… Maintenant, c’est un peu plus détente.

X : Même s’il y a toujours un petit truc qui va merder. On n’a jamais fait de concert parfait.

G : Il y a aussi toute une partie synchronisation et mémorisation à assimiler. Xavier et moi avons le même contrôle sur toutes les pistes, donc si je mets un effet à un moment, il ne faut pas que j’oublie de l’enlever. En gros, si j’active un filtre et que je retourne jouer…

X : …Il ne faut surtout pas que je le lance de mon côté, parce qu’il va directement adopter les paramètres de Gaspard et ça va faire n’importe quoi. En plus, les claviers sont réassignés constamment pour que l’on se déplace le moins possible. Le but pour nous était de ne pas avoir un milliard de boutons, mais il faut que l’on se souvienne de tout… Ça a été sportif de monter tout ça.

« T’imagines un groupe de deux mecs qui fait de la techno et qui sort un truc qui s’appelle Man ? Ça n’aurait aucune puissance. »

Au sujet du titre de l’album, Woman, Chloé dit qu’elle l’aime beaucoup, et demande si c’était une façon pour vous de rendre hommage aux femmes dans leur ensemble ?

X : Bien sûr, mais pas seulement. C’est un hommage à la femme avec un grand F et ça nous permettait aussi de parler d’elle comme d’un symbole de toute-puissance.

G : Il y a quelque chose de l’ordre de la Valkyrie, un truc guerrier.

X : Et la femme qui a les yeux bandés avec le glaive, c’est aussi le symbole de la justice. C’était une façon de placer une dédicace aux femmes qui sont autour de nous depuis toujours : nos mères, nos filles, nos copines, nos collaboratrices… Et puis, c’est bien plus puissant que si on l’avait appelé Man. T’imagines un groupe de deux mecs qui fait de la techno et qui sort un truc qui s’appelle Man ? Ça n’aurait aucune puissance.

Les femmes, quelle est leur place dans votre vie ?

X : Ben, elle a déjà été essentielle au moment où l’on est nés, où l’on a été élevés. On n’a pas du tout grandi dans des milieux machos, les femmes ont toujours été les égales des hommes. Après, les femmes dans nos vies, j’imagine que c’est comme dans la vie de tout le monde. On est amis, amoureux, on bosse avec des femmes, on est parfois sous les ordres de femmes… C’est comme ça. Notre seconde plus grande rencontre en tant que Justice, après Pedro [Winter], et celle de notre agente Marge, vers 2005. Elle nous a fait passer à un autre niveau en tant que groupe, il y a eu un avant et un après. D’un coup, on s’est mis à tourner partout, à vivre de ça. Notre productrice est aussi une femme. En fait, ce sont elles qui orchestrent nos deux principales sources de revenus ! 

Le docu de votre tournée aux États-Unis, A Cross the Universe, ne donnait pas une très bonne image de votre rapport aux femmes. Il y a eu pas mal de réactions indignées, notamment chez les journalistes. Ça vous a fait quoi ?

X : Ce documentaire ne donnait une bonne image de personne, et certainement pas de nous. On l’avait voulu comme ça. Le postulat, c’était : « Qu’est-ce qui se passe si tu balances un groupe de 25 ans seul aux États-Unis ? » On voulait transposer les clichés rock’n’roll, tels qu’on les connaît depuis qu’on est petits, au milieu de la musique électronique, où tu trouves a priori les mecs les plus nerds possible ! C’est ça qui nous faisait marrer. Ça donne peut-être une mauvaise image des femmes qui ont été filmées dans ce documentaire, mais tout le monde en prend pour son grade, de notre tour manager à nous aux mecs qui sont allongés dans le caniveau en train de hurler sous PCP ou je ne sais quoi.

G : Le montage rend tout ça plus intense que ça ne l’a été en réalité. À posteriori, c’est un documentaire qu’on espère divertissant et drôle. Il y a définitivement un côté tragicomique, un peu Spinal Tap, même si tout est inspiré de faits réels.

Et dix ans plus tard, c’est Alice Moitié qui photographie votre dernière tournée en Asie. Ce n’est pas du tout le même making-of.

X : Je pense que c’est nous qui avons changé. C’est pour ça qu’on a fait A Cross the Universe juste après le premier album, on avait conscience que ce qui pouvait se passer là n’allait plus jamais se reproduire. À 25 ans, tu as une énergie à dévouer aux conneries en tout genre que tu perds assez rapidement. On y allait sans réserve, quitte à passer pour des blaireaux ! On savait qu’on n’aurait pas la même énergie plus tard.

G : En Asie, on était vraiment épuisés. Alice nous forçait à faire des trucs… On était un peu ses choses : « Mets-toi à côté de ce vieux ! » « Arrête de sourire ! »

X : [Il claque des doigts] « Allez toi, mets-toi en slip maintenant, je vais te prendre en photo ! »

On sent quand même une complicité, une confiance mutuelle entre vous dans ces photos. Vous aviez décrit votre relation comme « un couple, des frères et des potes ». C’est toujours le cas ?

X : Et même plus que ça : on est aussi des partenaires entrepreneuriaux, nos psychiatres respectifs… Au cours de ces quinze dernières années, Gaspard est la personne avec laquelle j’ai passé le plus de temps dans ma vie.

G : C’est rare de passer autant de temps avec quelqu’un, c’est presque non naturel. 

X : Et puis ce n’est pas comme passer du temps avec un pote, parce qu’on ne fait pas que des trucs de potes : un coup on va faire de la musique ensemble, un coup c’est les pochettes ensemble, ensuite on prépare la tournée ensemble, on fait de la mise en scène pendant huit mois ensemble, on tourne ensemble… Et pas plus tard qu’hier soir, on dînait ensemble. 

Cette proximité paraît-elle parfois inhabituelle à votre entourage ?

 G : Je me souviens d’un exemple assez frappant. Ça remonte un peu, c’était une amie de la copine de Xavier à l’époque. Elle était venue chercher un truc chez lui et il se trouve que j’étais là, on était en train de faire de la musique. Plus tard, j’ai su que son impression de nous avait été : « Ah ouais, ils sont sympas, mais on ne comprend rien à ce qu’ils disent… » On avait déjà créé une sorte de langage de faux jumeaux. C’est pratique dans des situations de promotion, on a des mots de passe pour faire comprendre à l’autre que la question est vraiment pourrie. 

[Rire hésitant de notre part]

X : Tous les potes ont ça, mais chez nous, ça doit être un peu poussé à l’extrême. 

Vous partez aussi en vacances ensemble ? 

X : J’ai invité Gaspard cet été, il me dira s’il veut venir. 

G : Je suis très mauvais en prévision de vacances… 

X : Après, mes vacances c’est plutôt : pas d’interactions avec d’autres êtres humains. À part ma fille et ma copine, bien sûr. Ce sera le plus calme possible, près d’un lac ou sur le flanc d’une montagne. À faire griller du poisson. Un moment de détente absolue. 

Ça vous permet de prendre de la distance par rapport au groupe, au fait d’être dans la représentation ?

G : Pour porter des Crocs ?

X : Ça ne sert pas à ça les vacances. Ce n’est pas une fuite du milieu de la musique. Et puis on est assez peinards quand même. On ne se cache pas, mais on ne cherche pas non plus à être exposés. Les gens nous reconnaissent si on est habillés en Starter comme sur une photo de presse, mais le reste du temps, on est assez discrets. Même si non, on ne va pas jusqu’à porter des Crocs et des bermudas…

Une question de Boys Noize : « Vous m’avez bassiné avec le terme “turbine”. Décrivez ce son. »

X : Il n’y a pas de meilleur exemple que ses morceaux à lui, même s’il ne fait pas que ça. Je crois d’ailleurs me souvenir que c’est Kavinsky qui a trouvé le mot turbine…

G : Ouais, il qualifiait aussi la minimal de « gougoutte » ! [Rire]

X : À cause de tous ces petits sons qui font « plic ploc » ! Donc voilà, c’est juste qu’une turbine, ça fait ce bruit-là. Très bruyant et un peu désagréable.

On sent un peu de provocation dans le ton de sa question. 

X : Mais on s’entend très bien avec Boys Noize, on se connaît depuis qu’on fait de la musique. Le premier disque que nous avons sorti chez Pedro, We Are Your Friends, a été licencié chez Gigolo Records, et leur release d’après, c’était le premier disque de Boys Noize. Bon, il a une sensibilité d’Allemand, mais aussi un truc plus proche de nous… Ouais, ça peut faire rigoler, dit comme ça, mais en 2005, la musique allemande, c’était soit très gougoutte, soit electroclash. Lui, il avait un truc un peu plus proche de ce qu’on aimait bien.

« On a tendance à respecter le format chanson, avec un couplet, un refrain, un break… Mais c’est presque devenu anachronique. »

Les frères Dewaere de Soulwax vous demandent : « Quel est le dernier disque qui vous a fait remettre en question tout ce que vous faisiez ? »

G : Ce serait King Gizzard and the Lizard Wizard. Pas tant musicalement, mais dans la démarche. C’est un groupe d’Australiens qui fait un truc pop/prog/psyché un peu rétro. Ils ont sorti entre 5 et 7 albums en 2017, je suis hyperadmiratif et un peu jaloux. Nous, on passe énormément de temps sur nos disques, et j’ai trouvé qu’il y avait là quelque chose de très spontané et généreux. 

X : Il n’y a pas très longtemps, je me suis forcé à écouter les disques que Kanye West sort en ce moment. Bon, pour être honnête, la musique ne m’a pas touché du tout. Ce n’est pas ma tasse de thé, mais il y a un truc dans la structure des morceaux qui est assez inspirant. On en a parlé avec Gaspard : lorsque j’écoute des trucs comme Fade, je me dis que l’on est un peu des…

G : …des dinosaures.

X : [En même temps] …des peintres classiques de la Renaissance dans un monde de cubisme. Ces morceaux ont l’air de ne pas avoir de sens et d’être faits de manière instinctive. 

G : Style « on termine cette partie, on lance celle-là après, même si ça ne colle pas ». C’est assez novateur. Nous, on a tendance à respecter le format chanson, avec un couplet, un refrain, un break… Parce que c’est ce qu’on écoute. Mais c’est presque devenu anachronique.

X : On n’est pas prisonniers de ce truc-là, mais c’est vrai que l’on passe énormément de temps à fluidifier notre musique, à réécrire 100 fois les mêmes parties. 

G : C’est d’ailleurs un truc que Romain Gavras n’aime pas dans notre musique. Trop fluide. Mais il vient plutôt du hip-hop.

Au sujet d’un morceau pas si fluide, une autre question de Boys Noize : « Comment décririez-vous le son de "Waters of Nazareth" à une personne sourde ? »

X : Du bruit. Et une batterie. Et il n’y a pas de basses, seulement des médiums et des aigus. En fait, "Waters" a été créé avec les silences de "One Minute to Midnight". On venait d’enregistrer une ligne de basse avec un synthé, et le silence entre les notes, ultracompressé et saturé, a créé ce son. C’est ça qu’on a découpé et réorganisé suivant un groove de basse funk. 

Vous saturez toujours autant vos morceaux ?

X : Oui, mais différemment. On n’a jamais ressenti le besoin de refaire les choses comme sur le premier album. C’était un postulat qui correspondait à l’époque. Dans ce milieu de la gougoutte, juste après la disco filtrée, c’était une manière de dire « on est jeunes, on fait ça, c’est différent ». Il y avait l’énergie de la première fois. 

G : Ce côté un peu punk venait de nos limitations. On ne maîtrisait pas tout, donc on compensait par des partis pris assez radicaux.

X : Si on le refaisait maintenant, on aurait l’impression d’être des vieux à queue-de-cheval qui essaient de jouer les punks…

En parlant de vieillir, Erol Alkan demande : « Si vous pouviez faire revenir un artiste des morts pour une collaboration sur un album, ce serait qui ? »

X : [Sans hésiter] Queen, Freddy Mercury. 

G : Ouais, c’est pas mal. 

X : Mais leurs derniers albums sont très bien produits, donc il faudrait peut-être chercher quelqu’un à qui l’on pense pouvoir apporter quelque chose. Peut-être Marc Bolan de T. Rex. S’il était encore vivant, il pourrait faire un truc bien dans l’air du temps. 

G : Freddy Mercury et Marc Bolan, c’est ça. 

Une autre de Soulwax : « Vous pourriez faire un autre album de techno, s’il vous plaît ? »

X : [Rire] Je pense qu’ils déplorent de ne plus pouvoir jouer nos morceaux dans leurs sets, ils se moquent de nous comme ça depuis dix ans. Et en même temps, c’est un peu de mauvaise foi, puisque les versions qu’ils jouent sont souvent des remix. Mais ils seront ravis d’apprendre qu’ils pourront jouer des morceaux de Woman Worldwide, qui sera plus dansant.

Vous êtes très proches des frères Dewaele, non ?

X : Ce sont nos mentors, de plein de façons différentes. C’est Breakbot qui m’a fait découvrir les 2ManyDJs quand ils ont sorti leur compilation As Heard on Radio Soulwax Pt. 2. Je me souviens exactement de ce qu’il m’a dit lorsqu’il m’a offert le disque : « Tiens, ce sont des Belges qui se sont emmêlé les pinceaux. » On ne se connaissait pas encore avec Gaspard à l’époque. Je n’étais pas trop attiré par le DJing, et quand j’ai écouté et je me suis rendu compte qu’il était possible de faire quelque chose qui corresponde à ce que j’aimais bien – Grandmaster Flash et les compilations de Funkmaster Flex – avec plein de petits bouts de morceaux pop et obscurs mélangés. On les a rencontrés après et ils nous ont emmenés en tournée, on a fait leur première partie pendant longtemps. Erol et eux, ce sont vraiment… Nos mentors oui, c’est le bon mot. C’est d’eux qu’on a le plus appris pour la scène. 

G : Erol avait ce côté hyperépileptique. Il jouait des trucs très variés, loin du DJ set autoroute de la techno. Il passait du coq à l’âne, aux limites du bon goût.

X : C’était le Erol des soirées Trash à Londres. Il jouait du Blondie avec des morceaux récents, et ça marchait toujours bien. Les 2ManyDJs aussi avaient ce truc de passer des morceaux qu’il ne nous serait jamais venu à l’esprit de jouer. 

G : "Big Bisous" de Carlos…

X : Non, ils jouaient vraiment ça ? Ah ouais, peut-être à Paris pour les Parisiens. Je pensais aussi aux morceaux de Steve Angelo, très Ibiza.

G : Il y avait un truc de contexte où tout était bon à prendre. Ils trouvaient le bon dans tout ce qui pouvait être détestable de prime abord, parce que c’était bien amené. Ça servait le propos. 

X : Ils trouvaient le bon morceau d’un mec qui avait fait 20 morceaux horribles. Ils nous ont ouvert l’esprit. 

Soulwax toujours : « Sur une échelle de 1 à 10, combien vous manque le Paris Paris ? »

X : Hmmm, c’est dur à dire. On s’est beaucoup amusés là-bas avec eux, mais en même temps, on en garde un souvenir doré parce que ça n’existe plus. Peut-être que ça aurait fini par se dégrader à nos yeux… Donc 8-9/10, mais c’est bien que ça n’existe plus, le souvenir est plus exceptionnel. On y allait vraiment comme ça, et on se retrouvait à jouer avec les 2manyDJs. C’est le seul club à Paris où l’on a eu ce truc-là, on savait que l’on verrait des gens que l’on connaissait et qu’on allait probablement jouer à un moment dans la soirée.

« Le Paris Paris avec des mecs comme nous maintenant, ce serait un cauchemar. »

Ça vous manque, cette ambiance détendue des premières années ? 

X : Je n’ai plus la foi de sortir 5 jours par semaine et de me dire « Allez, j’y vais, et peut-être qu’à 3 heures du matin je jouerais avec des copains. » C’est une question de génération. Le club appartient aux jeunes, il faut que ça reste comme ça. Il ne faut surtout pas que ça appartienne aux gens de nos générations, ou alors d’une manière différente. Le Paris Paris avec des mecs comme nous maintenant, ce serait un cauchemar. 

G : Je trouve aussi que les clubs parisiens ne sont pas très exigeants musicalement. Il y a un côté limonadier, même chez les bars. J’ai parfois l’impression que Paris intra-muros s’est transformé en espèce d’afterwork géant. Quand tu as 18 piges et que t’as 15 euros pour la soirée, tu ne vas certainement pas les dépenser pour un seul verre. Les jeunes qui sont avides de l’esprit rave qu’ils n’ont pas connu préfèrent aller à Porte d’Aubervilliers ou ailleurs, dans des endroits plus démocratiques où il y a un esprit plus communautaire. La sauvagerie s’est déplacée. 

X : Après, je me demande si quelqu’un a déjà payé son verre au Paris Paris… C’était assez freestyle sur les débits de boissons. 

Ça vous arrive d’arpenter la nuit parisienne à la découverte de ces nouveaux endroits ?

X : On n’a jamais été très rave. On ne vient pas de la musique électronique, donc cette nostalgie des raves des années 90 ne nous touche pas vraiment. Je comprends l’envie, mais ça n’est ni un fantasme ni un souvenir pour nous. 

Le fait de travailler au Rex, c’était un concours de circonstances ? 

X : Oui, j’effectuais un stage dans une boîte qui faisait les visuels du Rex, et on a continué à travailler ensemble. Mais ils pourront te dire que je ne les ai pas beaucoup appelés pour être sur liste. Notre âge d’or, ce serait plutôt le Summer of Love de 68. Mais ce qui est marrant, c’est que quand tu regardes les concerts mythiques de cette époque, ça n’a pas l’air si bien que ça.

G : Les gens sont assis, ils se font un peu chier. 

X : Je pense à des trucs comme Woodstock ou le dernier concert de Led Zeppelin. Tu les vois jouer, c’est impeccable, mais dans le public, ce n’est pas la folie. N’importe quel show d’aujourd’hui est dix fois plus hystérique qu’à l’époque.

Sur un autre terrain, Soulwax voudrait connaître vos trois séries télé meilleures en doublage français qu’en version originale.

X : [Rire] Ils sont bons. Les Simpsons, bien sûr. Ken le Survivant, ça c’est sûr aussi. La VF est incroyable. C’était une équipe de stars du doublage qui faisait ça à l’époque, et comme le dessin animé leur paraissait débile, ils avaient accepté à condition de ne pas avoir à respecter le script. Ils étaient en impro complète, c’était n’importe quoi. C’est bourré de calembours nuls, et il doit y avoir un seul mec qui fait la voix de tous les méchants. Et le troisième… [Il marque un long temps de réflexion]

Columbo ? 

G : Ah oui !

X : Oui merci ! On est des fans absolus. 

Pour rester dans la pop culture, A-Trak vous demande votre dessin animé favori en grandissant.

X : Cobra. 

G : Ouais, c’était la queue de comète de cette fascination pour l’espace des années 70. On a vu ça avec Capitaine Flam, Albator, Ulysse 31… Tout se passait dans l’espace. Je crois que tout le monde était fasciné par la conquête de l’espace parce qu’il y avait ce truc très utopiste et naïf de croire que la vie serait meilleure que sur Terre. Musicalement, ça nous a énormément influencés, c’était très romantique. 

X : D’ailleurs, le personnage de Cobra est calqué sur Belmondo dans À bout de souffle. Il fume clope sur clope, avec son assistante robot en métal… Tout là-dedans a complètement déterminé nos goûts futurs. Les néons, les visages féminins… Ça et Cat’s Eyes, je dirais. 

Vous aviez capté ce genre de points communs dès votre rencontre ?

X : On aimait les mêmes choses, mais pas forcément des trucs d’enfance. On achetait beaucoup de disques chez Cash Converters et on aimait les Buggles, Saint-Preux, Camel… Les trois disques qui me rappellent cette époque, c’est Rain Dances de Camel, le premier album des Buggles et Onyx de Space Art. En discutant avec Gaspard, on fonctionnait beaucoup par références : « Ah, on pourrait faire ça comme untel ou untel ». C’est là que l’on s’est rendu compte qu’on avait aimé les mêmes choses. 

Pour la dernière, la question piège de Soulwax : « Sans tricher, peux-tu nommer une des chansons du groupe dont tu es en train de porter le t-shirt vintage ? »

G : [Il porte un T-shirt avec la pochette de Tales from Topographic Oceans] Ça va être facile, c’est Yes. Pedro m’avait offert une place de concert pour mon anniversaire. J’aime surtout le Yes des années 80, produit par le mec des Buggles d’ailleurs. Donc je dirais "Owner of a Lonely Heart", j’adore ce morceau. C’est un Anglais qui s’appelait Roger Dean qui faisait leurs pochettes à cette époque. C’est marrant, Avatar a pompé plein de trucs visuellement à ce gars. Il faisait des paysages futuristes avec des dragons, des rochers qui flottent… J’ai toujours été fan de pochettes, il y a plein de disques que je n’ai achetés que pour ça. Et plein de t-shirts, aussi. 

X : On est bien tombés, il y a plein de jours où l’on aurait été incapables de nommer un seul titre.