Photo en Une : © Teresa Suárez

Ce passage est extrait de l'article "Voguing : le jour où Paris a (enfin) brûlé", à retrouver sur 6 pages dans le n°214 de Trax Magazine.

Quand le ball a commencé, il y avait des tables dans la salle avec des familles, de tous les styles, certains avaient amené à manger et à boire. L'ambiance était à la fois chaleureuse et amusante (le jury faisait le spectacle) avec tout le public qui intervenait, qui criait, qui encourageait. Mais on sentait aussi une grande tension compétitive, beaucoup de shade, prétendue ou vraie. Et un petit blanc n'allait surtout pas se trouver au milieu de ces Houses en compétition donc je me suis assis un peu à l'écart, mais près du jury pour bien voir.

"J'étais à New York, mais j'avais l'impression d'être à Rio. Même obsession de la couture, du costume, de la favela, de l'entraide, et de la férocité aussi."

Il y avait du désir aussi. À ce moment, tous ces Butch Queens et ces kids étaient d'une beauté vraiment inatteignable, il y avait tous ces blacks musclés, pfwew, fallait pas trop se poser la question s'ils étaient gays ou pas, et ces kids portaient des cols roulés blancs qui rehaussaient leurs visages, c'était le sommet du look GAP. Et oui, ce « Love Is The Message » avait cette beauté suspendue si unique, l'hymne de cette culture, à chaque fois qu'on entendait les deux premières secondes de l'intro, c'était comme un garde-à-vous de folles, ce qui m'a motivé à me tatouer le titre sur l'épaule. En fait, c'était un des rares symboles du Voguing que l'on pouvait comprendre entièrement car une grande partie de ce qui se passait devant mes yeux restait mystérieux. J'étais à New York, mais j'avais l'impression d'être à Rio. Même obsession de la couture, du costume, de la favela, de l'entraide, et de la férocité aussi. À l'époque, on achetait n'importe quel disque de house qui comportait une référence au Vogueing. On voulait savoir où ça irait, cette affaire. Et quand « Paris is burning » de Jennie Livingston est arrivé en France, on est allés le voir à sa première représentation à Suresnes et on a adoré ce film.

Et puis, on est passés à autre chose.

C'est ce qu'a fait Chantal Regnault quand elle est partie vivre à Haïti, l'autre grand amour de sa vie. Après avoir travaillé pendant des années sur le Voguing, elle est passée à autre chose. Et son livre, « Voguing And The House Ballroom Scene of New York City 1989-92 », malgré sa couverture un peu cheap, est un miracle de Facebook. Après le tremblement de terre à Haïti, où elle se trouvait, Chantal est rentrée en France pour finir un documentaire. Et quand elle est apparue sur FB, on a tous commencé à lui poser les mêmes questions. « Mais tes photos ? Tu vas les publier un jour ? Tu sais qu'il y a une réapparition du Voguing, même en France ? » Et Chantal était surprise, je crois qu'elle s'était convaincue qu'on avait oublié toutes les photos qu'elle avait prises, comme si on pouvait oublier qu'elle était vraiment la seule photographe au monde à avoir été au centre de cette scène. Et on lui a dit : « Mais ! Tu dois faire quelque chose ! » Et c'est là où il faut se tourner vers la personne qui connaît le mieux le Voguing en France, Jean-Marc Arnaudé, parce que c'est lui qui était au centre de tout ça au milieu des années 90.

Anthropologie de la House

Chantal Regnault avait un appartement lumineux à New York et c'était toujours excitant de voir ses nouvelles photos. Car ce que l'on ne voit pas beaucoup dans son livre, et qu'elle ne raconte pas car elle est si humble, c'est que Chantal a des milliers de photos. Ce qui m'a époustouflé chez elle, ce que je raconte à tout le monde et tant pis si je radote, c'est qu'elle est parvenue à un tel niveau de suivi et de confiance avec les Houses qu'elle avait la possibilité de rassembler des familles entières. Elle les réunissait tel jour dans tel parc, ce qui était une prouesse en soi, quand vous devez vous assurer que 30 ou 40 personnes arrivent en même temps. Puis elle faisait la photo de famille, avec la Mère et le Père au milieu, et ensuite elle prenait en photo chaque membre un par un ou en groupe de deux ou trois personnes. Comme un tableau généalogique. Comme de l'anthropologie. Et c'était là où on pouvait reconnaître le style de chaque House, dans le vêtement, la pose, le style, l'attitude.

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L'article "Voguing : le jour où Paris a (enfin) brûlé" de Didier Lestrade est à retrouver sur 6 pages dans le n°214 de Trax Magazine, en kiosque le 4 septembre et déjà disponible en ligne ici.