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« Difficile d'être ministre de la culture après Jack Lang. » Cette phrase, devenue un adage pour chaque nouveau gouvernement, se confirme une fois de plus après l'intervention de celui qui est aujourd'hui à la tête de l'Institut du Monde Arabe sur les ondes de France Inter ce mardi 3 juillet. En cause : une circulaire du ministère de l'Intérieur datée de mai 2018. Le document, signé de la main de Gérard Collomb, entend « clarifier les critères et les conditions de l'indemnisation et instaurer un processus d'échanges préalables avec les organisateurs d'événements ». En effet, les évènements engageant les forces de l’ordre nécessitent un remboursement de certaines prestations comme la gestion du flux de population ou encore la prévention des troubles à l’ordre public.

Invité par la matinale de France Inter, Jack Lang a directement visé le ministre de l'Intérieur : « Gérard Collomb fait payer aux festivals de France et de Navarre des frais de sécurité de plus en plus hallucinants. Pour certains, c'est supportable. Pour d'autres, c'est la mort. » Le président de l'IMA finit par citer l'exemple des Eurockéennes, dont les frais auraient augmenté de 800%. Si Les Dernières Nouvelles d'Alsace rassurent sur la tenue de cette 30ème édition, « c'est l'existence même du festival qui se joue en ce moment ». Cédric Perrin, sénateur (LR) du territoire de Belfort s'est dit « extrêmement inquiet » quant à l'avenir des Eurockéennes. Plus généralement, Jack Lang dénonce un « désengagement général de l’État », en évoquant le cas du Festival d’Avignon, qui a perdu 10% d'aides de la part des collectivités locales cette année, d'après l'ancien ministre. 

La circulaire prévoit que la préparation d'un évènement « fasse l'objet d'échanges préalables » avec au moins une réunion entre organisateurs et autorités ; à l'issue de laquelle une convention est signée pour formaliser l'intervention d'agents de police et de gendarmerie. La faille de cette convention ? Au nom de l'ordre public, le préfet peut quand même faire évoluer le montant fixé – y compris le jour même de l'évènement – en fonction du service qu'il juge nécessaire de déployer. Un flou qui peut vite devenir une asphyxie pour certains organisateurs. 

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Depuis les attentats de 2015, les frais consacrés aux mesures préventives de sécurité n'ont cessé d'augmenter. Un rapport publié l’année dernière du Centre national de la chanson des variétés et du jazz explique que, entre 2014 et 2016, les charges techniques, logistiques et sécurité ont grimpé de 7% par an. Systèmes de vidéosurveillance, blocs de béton, barrières, agents supplémentaires, système de doubles fouilles... Tout ceci a un prix et s'applique pour les géants du festival jusqu'aux organisations épsilonesques. C'est cette absence de nuance que regrette Jack Lang : « Je ne comprends pas que Gérard Collomb, qui a été un si bon maire de Lyon pour la Culture, soit un aussi désastreux ministre de l'Intérieur pour les Arts. » Chez les organisateurs du festival Evasion, qui aura justement lieu là-bas dans quelques jours, on accueille cette circulaire mezzo voce, en espérant que ces nouvelles dispositions se fassent « main dans la main avec les autorités » et « en espérant que l'État nous aide ».

Après 2015, le précédent gouvernement avait débloqué un fond d’urgence de quinze millions d'euros de subventions annuelles pour les salles de spectacles et les festivals. L'état d'urgence terminé depuis la fin de l'année dernière, les fonds alloués sont descendus à quatre millions pour l'année 2018, et ne seront sera pas reconduits en 2019 annonce le Huffington Post. Une situation kafkaïenne puisque que la facturation des forces de l'ordre « s'étend progressivement, surtout [pour] les événements électro », s'insurgeait encore Jack Lang dans une tribune au Monde en septembre dernier.

Les petits festivals seront les plus concernés. Par exemple dans le Morbihan, l'association Pull Friction cherche toujours un nouveau lieu où déplacer son festival Microclimax après que la sous-préfecture de Lorient lui a annoncé une facture salée de 19 000€. Organisé du 6 au 8 juillet prochains, le festival de livres et de musique ne comptait que sur 450 festivaliers, mais les représentants de l'État ont exigé la présence d'une quarantaine de gendarmes sur l'Île de Groix, racontait Ouest France fin juin.

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Dans la circulaire, enfin, il est mentionné que les organisateurs de festivals à buts non-lucratifs seront moins facturés que les autres. Dans la pratique, ce sont eux aussi qui ne peuvent pas rogner leurs marges pour s'adapter face à ces nouvelles dispositions. Encore une fois, c'est une question de taille. Et l'ancien ministre de la Culture de répéter son inquiétude face aux « multinationales qui prennent ça et là le pouvoir » en citant le colosse américain Live Nation, qui organise son festival parisien Lollapalooza à grand renfort de têtes d'affiches en même temps que Rock En Seine. Jack Lang conclue son intervention en appelant le ministre du gouvernement Philippe « à tenir compte de la réalité économique et culturelle ». Pour la culture, il reste encore à attendre le budget de l'année prochaine, dont les grandes lignes seront fixées dans les prochaines semaines. Affaire à suivre.