Photo en Une : © Kevin Deviercy


En dix ans, Simon Delacroix – de son vrai nom – aura toujours rêvé du futur. Un futur antérieur, puisque la réalité d’aujourd’hui ne colle pas à celle qu’il s’était imaginé plus jeune, noyé dans l’univers de Retour vers le futur – Marty, son chien, pourrait en témoigner. Pas de voitures volantes, pas d’hologramme-requin… Et surtout pas d’hoverboard. Le musicien se façonne son propre futur, y compris dans sa façon d’aborder la musique : en 2016, il compose Globe, triptyque réalisé en trois temps et en live sur Twitch, plateforme de streaming. La seule chose qu’il n’aime pas dans cette réalité ? Les codes. Comme des étiquettes qu’on lui collerait : « turbine », « Bloody Beetroots », « synthwave »

Ça doit te fatiguer un peu toutes ces années de journalisme qui se répètent.

En vrai, je comprends. C'est normal de catégoriser. Mais ce qui me fait chier, c'est quand les mecs n’écoutent pas. Je ne sais plus quel magazine – pas Trax – avait donné une critique hyper négative de mon deuxième album en mode "Oh c'est hyper turbine" etc. J'ai demandé au journaliste où il a eu le lien d’écoute : incapable de me répondre. T'as pas écouté l'album ? « Non mais bon, tu fais de la turbine quoi ! » Mec non. Il n’avait pas écouté le disque du tout. Et il a pu en faire une critique... Je pensais que c'était une légende, mais en fait, si, ça existe. Ça me lourde. Et en même temps je comprends, parce que même moi je le fais. Il y a des artistes comme ça que t'écoutais y a longtemps et quand le disque sort tu te dis : « Oh non ça va me gonfler. » Et parfois quand tu fais l'effort, c'est pas du tout comme tu l'imagines.

C'est important pour toi l'avis des gens sur ta musique ?

Oui, l'année dernière j'avais même composé mes maxis Globe en stream. C'était une expérience incroyable. T'es chez toi, tu composes en direct et les gens te font : "Touche rien, c'est mortel !" ; a contrario, quand tu crois que tu fais un truc bien et qu'ils te disent : "Arrête, ça craint." Oui, l'avis des gens compte. Du côté des journalistes, ça a été un problème durant quelques années. Bizarrement, comme j'ai fait plein de trucs différents, j'ai l'impression qu'on commence à se dire que je ne suis pas juste un kid’s un peu relou. « Peut-être qu'il est un peu musicien. » Je sais qu'il faut passer par une certaine phase. Rebotini, c'est un parfait exemple. Il a fait Black Strobe à l'époque, tout le monde trouvait ça ouf. Il est passé par une phase où personne ne comprenait, et aujourd'hui il revient en grâce. À force, si tu gardes ton cap et tu fais ton truc, les gens vont dire : « Ah mais en fait c’est pas juste un connard. »

J'imagine que faire de la musique à l'écran, ça te donne plus de liberté, on t'attend moins au tournant.

Oui. Après le véritable concept de carte blanche n'existe pas. La musique doit raconter quelque chose du film, ça s'assimile quand même à une commande. Il y a des directives assez précises. J'attends le mec qui me dira : « Voilà les clés de mon film. Propose-moi quelque chose. » Mais je suis sûr que ça viendra. C'est un exercice qui me plaît beaucoup, je suis très cinéphile à la base.

Pourquoi la musique et pas le cinéma du coup ?

À l'époque, j'avais un groupe de hip-hop au lycée qui s'appelait Ed Wood – du coup relié au cinéma. On avait envoyé notre démo aux Inrocks, ils nous avaient mis sur un petit CD sampler avec un article. On a commencé à tourner un petit peu, en Europe. Mais pour moi c'était un passe-temps. Je laissais la vie glisser, c'est arrivé... MySpace est arrivé, j'ai mis un morceau dessus. Un label américain s’est pointé et m'a dit : « Viens habiter chez nous à Los Angeles, on va faire une tournée. » Je suis parti. Et ça m'a amené là aujourd'hui. Ça aurait pu être autre chose. Ça aurait dû être chose.

Ce que tu fais, c’est logique pour toi aujourd'hui ?

Je ne demande pas à faire autre chose. Ce qui est assez cool, même si ça m'a causé du tort, c'est que je ne me suis pas préparé à faire carrière dans la musique. J'ai grandi avec ma musique, mes connaissances avec mon image, mon travail. C'est comme si on te propulsait tout en haut d'une échelle de responsabilités mais avec zéro connaissance. Il faut apprendre, donc tu fais des erreurs – aux yeux des gens. Selon cette “logique”, mon premier album devrait sortir maintenant. Mais c'est aussi ça qui fait que ça a marché. C'était hyper spontané.

Si tu pouvais adresser un message à la personne que t'étais avant tout ça ?

Arrête de fumer plus tôt. Tiens le coup, ça va être cool. J'ai le sentiment que plus j'avance dans l'âge, plus ma vie est chouette, moins les obstacles en sont. Je commence à toucher du doigt le côté « Tu verras quand on est vieux, on est plus sage, etc. » Ben en fait, oui.

Aujourd'hui tu préfères le concert ou le format club ?

C'est marrant, mais parfois en concert, je me dis : « Ah qu'est-ce que j'aimerai être en club... » C'est cool de passer des morceaux et que les gens dansent systématiquement. Et quand je suis en club, je me dis que c'est bien les platines mais que j'aimerais aussi avoir mon petit modulaire. Ce que je fais parfois, je fais un concert et une heure et demie de DJ set en enchaînant. Le set hybride, ça m'intéresse aussi. Dans tous les cas, faut que je fasse quelque chose où les gens soient contents et qu'ils ne pensent pas que je me suis foutu de leur gueule.

C’est l’âge.

Non, je crois que c'est juste parce qu'il y a un peu plus d'actualités sur moi. L'âge fait que je ne balance pas des morceaux comme ça faits en deux jours et que je prends le temps. Et que je veux faire des choses intemporelles. Petite pression de trouver le truc juste.

Intemporel dans la pérennité ou juste pour éviter les amalgames ?

Je ne veux pas qu'on me recolle une étiquette, c'est tellement relou. On m'a proposé 5 000 soirées synthwave à cause de Furi. J'ai refusé. Parce que je ne veux pas qu'on me mette dans cette case-là du tout. Je sais que l'année dernière, j'aurais pu tourner cinq jours sur sept. Je veux décodifier ma musique, n'appartenir à rien. Le fantasme de mon label voudrait que je devienne au fur et à mesure une sorte de figure en place. « Oui, la musique électronique c'est aussi Toxic. » La route est longue avant ça, je ne sais même pas si elle arrive à ça. Mais je m'en fous. Je veux juste en vivre. Ça peut paraître peu ambitieux, mais pour moi ça l'est. Parce que j'ai carte blanche tout le temps, sur ma vie, et je fais ce que je veux. Pour moi, c'est la plus belle réussite.

L'éducation, ça joue beaucoup.

Mes parents l'ont fait aussi, ils ont suivi le même chemin. J'ai toujours entendu mon père me dire : « Attention, pas de boulot derrière un bureau hein ! » (Rires) Forcément, ça doit marquer. On m'a toujours rabaché ça : « Fais d'abord ce qui te rend heureux, l'argent on verra plus tard. Ce n’est pas ça qui est important. »

C'était quoi ta dernière belle surprise musicale ?

Il faudrait que je regarde Spotify pour ça. J'en sais rien du tout. Ah si attends, j'ai une playlist intitulée "En probation". (Il cherche.) MGMT. Comme tout le monde, je m'étais saucé sur le premier album, déçu par le deuxième...  Celui-là, je me suis dit c'est pas mal. Pas fou, mais pas mal. Mais j'écoute tellement pas de musique moderne, quand je vois mon Spotify comme ça...

Il y a quoi dedans ?

Daniele Baldelli, Nino Ferrer...  Et encore ça c'est la playlist des rééditions. Que des trucs qui dépasse pas les années 80, c'est l'enfer. Ou des vieux albums de Kanye West.

Des trucs que tu as découvert maintenant ou auxquels tu reviens avec le temps ?

Mon père écoutait du hip-hop quand j'étais petit, du Afrika Bambaataa quoi. J'écoutais quand même pas mal truc comme ça à la maison et je suis revenu aux racines du proto hip-hop français il y a genre 3-4 ans. C'est incroyable. Je pense qu'avec l'âge, j'ai du mal avec les trucs carrés. J'ai besoin qu'il y ait du groove dans tout ça. Je suis nostalgique de la nostalgie. Je suis nostalgique de la façon dont on voyait le futur par le passé. Mais je ne suis pas mélancolique ou triste, comme ce qu'on pourrait associer à la nostalgie. C'est une nostalgie heureuse. Je n'ai que des bons souvenirs de mon passé. Que du bon. J'ai l'impression que mon cerveau enlève le mauvais.

Il n'y a pas de musique qui te fait pleurer ?

Oh si, tout me fait pleurer. Je pleure devant E.T., en écoutant Satie, Bon Iver... Evidemment. Je suis une cible trop facile. Ted m'a fait pleurer. Mais aucune négativité. Les mauvais souvenirs n'existent plus.

Qu'est-ce qui a changé par rapport à ton univers de jeunesse ?

(Il se retourne et attrape une boîte de comprimés oméga-3.) Ça. (Rires) Il n'y en avait pas... Peut-être l'affiche de campagne de François Mitterand. J'avais une patine orange sur les murs aussi, ça je ne le referai plus. Mais dans l'ensemble, ça n'a pas trop changé.

Et la peluche Flat Eric géante ?

Je l'ai trouvée dans un vide-grenier pour un euro. Donc je l'ai prise. Et je voudrais trouver la même taille pour Bill du Bigdil. Avoir Bill dans son salon, c'est trop cool. Mais toutes ces choses viennent de vide-greniers en général.

Encore ce côté nostalgique.

Mais oui, c'est trop marrant. T'as l'occasion de passer le week-end à la campagne, tu manges une saucisse frites. C'est cool quoi. Surtout quand il fait beau. On cherche pas mal de trucs politiques aussi. Comme cette ravissante assiette imprimée du général de Gaulle.

Ça te plairait de collaborer avec les artistes qui ont marqué ton passé ?

De ouf. Mais déjà que l'interview va être ambiance "l'interview d'un vieux con"... (Rires) J'aimerai bien aller chercher des gens qui m'ont marqué tout au long de ma vie musicale, qui ne sont pas forcément des personnes que le public attend.

J'imagine qu'aujourd'hui ils sont moins nombreux...

Ah oui donc c'est vraiment "vieux con : l'interview" quoi ! (Rires) Oui, forcément, un mec comme Erik Satie, ça va être compliqué.

Avec qui (de vivant) tu voudrais faire quelque chose ?

Tellement... J'ai juste à regarder ma playlist. Françoise Hardy, Charlotte Gainsbourg, Myd...

The Toxic Avenger sera présent pour un live au Petit Bain, le 30 juin prochain, lors de la soirée Retro Synth Fury. Il partagera la scène avec Waveshaper, SkelOne et son collaborateur de longue date Greg Kozo. Pour plus d'informations, rendez-vous sur la page Facebook de l'évènement.