Photo en Une : © Grégory Forestier


Par Olivier Pernot
Cet article ayant été initialement publié en mars 2017 dans Trax Magazine n°200, la situation de certains acteurs cités a pu changer. C'est le cas du NAME, qui a trouvé depuis d'autres partenaires institutionnels : le festival est subventionné par la Région Hauts-de-France et la Ville de Roubaix.

À Uzès, la fête n’était plus folle. « Les bals devenaient de moins en moins populaires », se souvient Jean-Luc Chapon (UDI/PR), maire de la petite ville du Gard depuis 1983. « Les jeunes se regardaient. Ils ne dansaient pas, ils buvaient. » Et puis un jour, au début des années 2000, quelques jeunes du conseil municipal proposent au premier élu un festival électro, pour accompagner la fête du village. Jean-Luc Chapon est méfiant, mais finit par se laisser convaincre : « À l’époque, on entendait parler des rave parties et elles avaient mauvaise image. On a quand même fait le pari de monter Les Electros d’Uzès et en seize éditions, il n’y a jamais eu de problèmes. » Un pari un peu fou pour cette commune de près de 10 000 habitants, coincée entre Avignon et le Parc national des Cévennes. Comme Jean-Luc Chapon, d’autres élus français ne regrettent pas d’avoir soutenu la musique électronique en lui donnant les moyens de s’exprimer partout en France, dans des métropoles comme dans des villages.

« Une ville se doit d’être ouverte aux nouveaux courants musicaux », estime Francis Adolphe (DVG), maire de Carpentras, qui accueille les deux éditions du Kolorz Festival, été comme hiver. « Surtout dans une ville comme la nôtre, qui a une image conservatrice. » Surtout dans une circonscription (la troisième du Vaucluse, qui comprend Carpentras) qui a élu Marion Maréchal-Le Pen comme députée. D’ailleurs, « au conseil municipal, il y a eu des réticences de la part de l’opposition et les élus FN étaient contre le Kolorz. Mais le FN est toujours contre tout. Quand finalement, ils ont vu que le festival marchait, ils n’ont plus rien dit, se gardant bien de rappeler qu’ils y étaient opposés au départ ! »

Des retombées économiques juteuses

Pour une commune, l’accueil d’un événement électronique relève de plusieurs ambitions : développer son offre culturelle, affirmer une politique en direction de la jeunesse, mais aussi accroître son tourisme et bénéficier de retombées économiques. L’exemple de Le Barcarès dans les Pyrénées-Orientales est le plus marquant (dommage que le maire LR M. Alain Ferrand n’ait pas répondu à nos sollicitations) : cette station balnéaire de 5 000 habitants – près de 100 000 touristes l’été – a lancé il y a quelques années l’Electrobeach Music Festival, qu’elle produit. L’été dernier, le premier élu déclarait au quotidien local L’Indépendant : « L’Electrobeach est devenu essentiel pour l'économie locale. C'est tout le tourisme des villes des alentours qui voit son activité bondir. Jusqu’à Perpignan, tous les hôtels sont pleins, les campings aussi. L'activité explose dans le commerce, la grande distribution. » En 2016, ce colossal événement EDM/house/techno a accueilli 176 000 spectateurs et les retombées économiques de l’événement avoisineraient les 20 millions d’euros. Cette vitrine exceptionnelle pour la ville du Barcarès comme pour l’ensemble du département des Pyrénées-Orientales nécessite évidemment une implication importante des services municipaux (gardiennage, nettoyage, police municipale, etc.). Mais cela est vrai pour un énorme festival comme pour une petite manifestation.

« J’avais une image assez négative des fêtes électroniques. Mais je suis tombé sur des jeunes avec un dossier très sérieux. Ça tranchait complètement avec l’image que j’avais. » Thierry Andrieux, Maire d’Hénon

L’été dernier, le village d’Hénon, dans les Côtes-d’Armor, a apporté un soutien logistique important pour la réalisation de l’Ethereal Decibel Festival. « Les organisateurs cherchaient un terrain pour leur événement et sont venus me voir », commente Thierry Andrieux (PS), le maire de ce village de 2 200 habitants. « J’avais une image assez négative des fêtes électroniques : nuisances sonores, manque de concertation avec la population et manque de respect des propriétaires de terrains, consommation de produits illicites. Finalement, je suis tombé sur des jeunes avec un dossier sérieux, très sérieux. Et très respectueux de la population. Ça tranchait complètement avec l’image que j’avais. Alors, nous avons travaillé ensemble à trouver un terrain où il y aurait le moins de nuisances sonores et le meilleur accès. En tant que maire, j’ai aussi fait le lien avec la préfecture pour les autorisations et avec l’intercommunalité pour le nettoyage. » Résultat, ce petit festival psytrance/techno de 28 heures non-stop s’est déroulé sans souci. « Je suis allé faire un tour de quelques heures, au milieu de la nuit, se souvient l’élu. J’ai beaucoup aimé l’ambiance, et la musique aussi. »

Le risque de la dépendance à l’argent public

Le plus souvent, les villes, comme les collectivités territoriales, dépensent peu d’argent directement au regard de la notoriété des événements électroniques qu’elles accueillent : 60 000 € d’achat de prestations pour Kolorz Festival version été, environ 50 000 € pour les Électros d’Uzès, rien pour l’Ethereal Decibel Festival. Mais elles apportent un engagement politique fort et un soutien logistique. À l’inverse, certaines collectivités ont fait le pari de la musique électronique avec une ligne budgétaire conséquente. C’est le cas du département du Nord qui a investi massivement pour la création du N.A.M.E. Festival. En 2005, dans la continuité de Lille 2004, Capitale européenne de la culture, l’association Art Point M a reçu une enveloppe de près de 500 000 € pour créer dans la métropole lilloise et dans le département la première édition du N.A.M.E. (pour Nord Art Musique Électronique). Le soutien de Renaud Tardy (PS), alors vice-président à la culture du département, est sans faille et le festival a ainsi vécu confortablement pendant une décennie avec une subvention importante, même si décroissante au fil des années. Aujourd’hui le N.A.M.E. se retrouve fragilisé avec le changement de bord politique de la majorité départementale. Cet exemple est emblématique du danger que peut représenter la dépendance à l’argent public. De nombreux festivals électroniques ont ainsi fait le choix d’un autofinancement important – un festival comme Nuits sonores à Lyon revendique une capacité d’autofinancement de plus de 80 % – et d’un subventionnement pluriel pour se prémunir contre la versatilité électorale. En rentrant dans le système de la culture à la française, avec des financements publics, les festivals électroniques subissent donc également, comme les autres manifestations artistiques, les aléas de la politique.

Lieux patrimoniaux

Autre domaine dans lequel les élus peuvent jouer un rôle important : l’utilisation de bâtiments patrimoniaux. Dans le Sud, plusieurs manifestations ont pu bénéficier ou bénéficient encore de lieux exceptionnels. À Nîmes, au milieu des années 1990, deux éditions de la rave Boréalis se sont posées toute la nuit dans le cadre majestueux des arènes, avec l’accord du maire de l’époque, Jean Bousquet (UDF). À Avignon, sous les mandats de Marie-Josée Roig (UMP) et de Cécile Helle (PS), le festival Résonance a utilisé de nombreux lieux de patrimoine, dont le fameux Pont d’Avignon, tandis qu’à Carpentras, c’est l’Hôtel-Dieu, un majestueux monument du XVIIIe siècle, qui accueille le Kolorz. 

« À Metz, nous avons la volonté d’accompagner toutes les initiatives locales autour de la musique », se réjouit Hacène Lekadir (PS), adjoint à la culture de la ville. « Il est toujours dangereux de hiérarchiser les disciplines artistiques et les genres musicaux. Cela mène à des choix et finalement à la censure. » La structure Sutter Event a ainsi eu l’autorisation d’utiliser plusieurs édifices patrimoniaux pour ses éditions du festival Metz électronique : la basilique Saint-Vincent, la Promenade des remparts, et très récemment l’église Saint-Pierre-aux-Nonnains. Ce qui donne évidemment un caractère événementiel à chaque soirée. « Nous ne donnons pas de subventions, mais nous prêtons les lieux et nous accompagnons les manifestations avec les services municipaux », explique l’élu, avant de préciser en souriant, ses motivations : « Il faut réveiller Metz, une belle endormie. En fait, une ville est un subtil équilibre entre l’ordre et le désordre ! »