Photo en Une : © Bruce Gilden


San Francisco, fin des 70’s : dans les clubs de la ville, le DJ et producteur Patrick Cowley invente la Hi-NRG, une version augmentée, synthétique et sexuelle du disco qui préfigure la house. Une transition fondamentale dans l’histoire de la dance music et la bande-son de la scène gay américaine.

« Le remix qu’a fait Patrick Cowley du I Feel Love de Donna Summer est pour moi le véritable premier disque de house », nous déclarait récemment DJ Hell lorsqu’on l’interrogeait sur son attrait pour les clones overtestostéronés et poutre apparente du dessinateur Tom of Finland et son tropisme certain pour la culture gay de la fin des années 70 et du début des 80's. Nous sommes en 1978 et le jeune producteur américain Patrick Cowley, qui ne jure que par les synthétiseurs et autres boîtes à rythmes, décide de retoucher, remixer et livrer sa propre version de ce morceau qui, avec sa rythmique mécanique et ses râles orgasmiques élevés au rang d’œuvre d’art, est devenu l’un des musts absolus de l’Eurodisco. Uniquement enregistré sur bande audio au départ, puis en white vinyl devant l’impatience des DJ’s qui réclament ce floor-filler à cœur et à cris, ce remix non officiel du I Feel Love – que beaucoup considèrent comme supérieur à l’original – laisse de glace son créateur. Le producteur italien Giorgio Moroder attendra 1982 pour céder à la pression et autoriser la publication de cette version hautement hallucinogène à destination du grand public. Une manière d’offrir une seconde vie à ce tube absolu des dancefloors devenu depuis un des obligés des sets de Derrick May ou de Laurent Garnier, mais surtout l’acte de naissance officiel de la Hi-NRG. Une déclinaison gay, synthétique et sexuelle du disco dont Patrick Cowley va devenir le plus talentueux des précurseurs.

Cowley n’a que 21 ans lorsqu’il décide de quitter sa ville natale de Buffalo, située sur la côte Est des États-Unis dans l’État de New York, pour rejoindre San Francisco en stop comme avant lui les héros de la Beat Generation. Forte d’une longue tradition de tolérance et de contre-culture – la ville a accueilli les hippies, le Summer of Love, le Flower Power et le mouvement beatnik – « Frisco » est à l’époque, avec Harvey Milk comme maire, la ville emblématique de la libération homosexuelle. Et tous les jours y débarquent, sans argent et juste une valise, des jeunes gays venus de tout le continent avec en tête la promesse d’une vie meilleure. Grand mec sexy, look de hipster – chemise à carreaux, jean moulant et barbe fournie –, avant l’heure, Cowley s’est installé sur la côte Ouest pour étudier la musique au City College of San Francisco, où il se passionne pour les premiers synthétiseurs comme le Buchla, le Serge ou le Mellotron. Mais surtout pour vivre enfin sa sexualité et l’affirmer, quitte à – histoire qu’ils soient bien au courant – envoyer à sa famille des cartes postales de la baie de SF sur laquelle il a dessiné grossièrement des bites au stylo-feutre. Il trouve rapidement un petit job comme responsable des éclairages du City’s Light, une des plus grosses boîtes homos de la ville où il fera connaissance avec Sylvester, star locale flamboyante, androgyne et provocante. Une folle haute en couleur, au timbre vocal imbibé de magie et pour qui il va produire une poignée de tubes, dont les classiques You Make Me Feel et Do You Wanna Funk, où les envolées gospel de Sylvester couplées aux rythmiques robotiques de Cowley augurent d’une nouvelle voie pour le disco.

Une musique qui sent la bite et la drogue

Une disco qui, inspirée par des producteurs comme Cerrone ou Moroder et des groupes comme Lime ou Space, a abandonné les instruments classiques et les sanglots longs des violons pour se réincarner 100 % synthétique. Une musique qui sent la bite et la drogue et qui a fait de la performance physique et sexuelle sa philosophie. « C’était un son de drogués conçu pour les montées. Toute la scène de San Francisco de l’époque tournait autour de la dope, se souvient le DJ Casey Jones, tous les clubs gays passaient de la musique qui allait de pair avec la prise de drogues. » Avec Menergy, certainement son morceau le plus connu, Cowley pose les bases de ce qui va devenir le disco sound of San Francisco ou sanfrandisco pour faire court. La bande-son de la scène gay de l’époque dans laquelle Patrick Cowley se faufile comme un poisson dans l’eau. « Quand Patrick n’était pas en studio, il était en club, dans les darkrooms ou les saunas, raconte Jorge Socarras avec qui Cowley a enregistré l’album Catholic. Il était intéressé par tout ce que San Francisco pouvait proposer de sexuel à l’époque. Et sa musique était une manière pour lui de participer à cet hédonisme. Patrick adorait les atmosphères très chargées sexuellement, les lieux où des rituels étranges se mettaient en place. Il y avait chez lui – et on l’entend dans sa musique – une manière de dramatiser toute cette liberté soudaine. »

À la fin des années 70, alors que le disco a enflammé les dix années précédentes, posé les bases de la club culture, accompagné la révolution sexuelle, le féminisme, le black power et la libération homosexuelle, sa permissivité et sa popularité sont largement remises en question. Le 12 juillet 1979, Steve Dahl, un DJ rock d’une radio populaire, exhorte ses auditeurs à se rendre dans un stade de Chicago pour brûler des disques de disco, histoire de manifester une opposition nette à cette musique de Blacks et de pédés aux connotations sexuelles trop évidentes.

Les 50 000 personnes qui ont répondu à l’appel sont dispersées par la police ; un succès qui annonce la mort du disco devenu trop mainstream après le succès du film Saturday Night Fever. Devant le bad buzz, les majors, qui se sont copieusement engraissées sur le genre, décident de ne plus sortir de disques de disco.

Mais les gays ne l’entendent pas de cette oreille et, bien décidés à se réapproprier et transfigurer la musique qui est devenue le symbole de leur libération, ils accentuent encore plus son côté sexuel et hédoniste en créant de toutes pièces les prémices de ce qu’on va nommer officiellement en 1983 la Hi-NRG.

Le Saint, un autre monde

Et c’est le Saint, le plus grand club gay du New York du début des 80, qui va s’en faire la plus magnifique des caisses de résonance. Ouvert en septembre 1980 dans un ancien hall de concerts, accessible uniquement avec une carte de membre, le Saint est impressionnant par son gigantisme (13 millions de dollars d’aujourd’hui ont été investis), son dôme de métal, sa capacité (plus de 4 000 personnes à son climax), son système-son hors- norme (500 speakers générant plus de 26 000 watts) et l’attention prêtée au moindre détail. « Les gens ne peuvent pas imaginer ce que fut le Saint », estime Susan Tomkin, longtemps assistante du propriétaire Bruce Mailman. « La première fois que je suis montée en haut du dôme, les stroboscopes et les lumières étaient allumés, je voyais tout le dancefloor en bas et j’ai eu l’impression qu’on m’avait fait un trou dans la tête et injecté de l’acid dans le cerveau. C’est la seule manière dont je peux décrire cette expérience, c’était vraiment un autre monde. » Loin des mélanges entre Blacks et Blancs des clubs phares de New York comme le Paradise Garage de Larry Levan ou le Lo de David Mancuso, le Saint s’impose rapidement comme le lieu de prédilection d’une clientèle gay blanche et friquée qui passe sa semaine en salle de gym pour mieux se défoncer le week-end venu. Si le Saint est l’endroit où les plus beaux mecs de New York se frottent sous les boules à facettes, il est aussi le lieu de tous les dangers.

« À son apogée, le Saint constituait une véritable religion pour les gens », raconte Ian Levine, ancien DJ et producteur de northern soul. Devenu directeur artistique du Heaven, un des plus gros clubs gays londoniens depuis le début des années 80, il se rend régulièrement au Saint pour en palper la température et s’en inspirer. « C’était genre : on se bousille la santé sans pitié à coups de drogues pour pouvoir sortir à minuit et être encore en train de danser le lendemain midi. Le lundi débutait la période religieuse de leur vie : se remettre en forme après les excès du week-end. Du lundi au samedi, ils allaient à la gym tous les jours et mangeaient sainement pour ne pas avoir la moindre once de graisse. Ils entretenaient leurs corps comme on entretient un temple, et tout ça pour le dévaster le week-end venu. » Un temple où tout s’organise autour de la musique sélectionnée comme la bande-son idéale à ce trip stupéfiant. À 11 heures du soir, le club ouvre ses portes et pendant plus d’une heure, ce n’est que musique classique, ballades et morceaux de synthé planants. Vers minuit, la bande-son se muscle et les rythmiques se mettent progressivement au galop avec des obligés comme le Sentimentally It’s You de Theo Vaness, Souvenirs de Voyage, Rough Diamond de Madleen Kane ou Call Me Tonight de Cerrone. Tous morceaux où la caisse claire est en avant, les mélodies particulièrement accrocheuses, les paroles dédiées aux amours contrariés et déçus, et que les DJ’s du Saint s’amusent à éditer et remixer pour leur insu et encore plus d’énergie ou à jouer en même temps sur deux platines avec un léger décalage pour amplifier l’écho et la reverb. Ce n’est que vers 6 heures du matin, après avoir transformé le dancefloor en expérience physique, chimique et sexuelle, que les DJ’s calment le jeu et accompagnent les clubbeurs vers la descente, histoire de ne pas les lâcher comme ça dans la nature, avec des morceaux plus chill comme le Take Me Down de Johnny Bristol, le Close to Perfection de Miquel Brown ou le American Love de Rose Laurens.

Panne de carburant

Mais rapidement le Saint se heurte à un problème de taille : le disco ayant reçu son coup de grâce avec la Demolition Night et la production s’étant raréfiée, les DJ’s n’ont plus assez de carburant pour le dancefloor. « Il n’y aura jamais plus un club comme le Saint, c’était un lieu unique dans l’histoire du disco, se souvient Ian Levine. L’ambiance était totalement électrisante, mais comme on ne trouvait pas assez de disques capables de produire un effet aussi puissant, nous nous sommes mis à en faire nous-mêmes. »

En 1983 sort So Many Men So Little Time de Miquel Brown et ses envolées vocales percutantes, où Levine a ne la recette magique de la Hi-NRG en combinant le son robotique de Cowley avec des influences plus soul piquées à la Motown. Devant le succès, il ne quitte plus son studio et enquille les tubes (Earlene Bentley, Eastbound Expressway, Viola Wills, Carol Jiani...) plus gays les uns que les autres avant d’ouvrir au monde le High Energy d’Evelyn Thomas, référence ultime du genre qui, trente ans plus tard, reste redoutable d’efficacité sur un dancefloor. Un succès dans lequel de nombreux producteurs et labels indépendants vont s’engouffrer, composant de toutes pièces la compile des classiques de la culture gay pour de longues années à venir tout en influençant des groupes comme New Order ou les Pet Shop Boys, le trio de producteurs stars Stock, Aitken & Waterman et, bien sûr, la house et la techno naissantes et plus tard des labels comme Clone ou Dark Entries.

Le début des années 80, c’est aussi l’époque où les homos dansent sur un volcan. À l’acmé de cette période d’hédonisme absolu où tout semble permis, une nouvelle maladie, le sida, fait son apparition. Surnommé aux débuts de l’épidémie « cancer gay », le virus du VIH décime entre autres la communauté homo et signe l’arrêt de la fête. Patrick Cowley meurt du sida en 1982, âgé seulement de 32 ans, après avoir produit, entre deux séjours à l’hôpital, Mindwarp son album le plus sombre, celui qu’on surnomme le disque de la mort. Le Saint, que certains accusent par sa permissivité d’avoir participé à l’explosion du VIH, est déserté et ferme définitivement ses portes en 1988. De cette période d’affirmation sans précédent par le plaisir pour nombre de gays, face aux dancefloors devenus des cimetières, résonnent alors les paroles étrangement prophétiques du Goin’ Home de Cowley : « Goin’ home, leavin’ troubles far behind / Goin’ home, far beyond all space and time / We’re on a journey to parts unknown / We’re gonna take you along. »

 

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