Photo en Une : © Concrete


Il fut le visage du Rex Club pour tous ceux qui venaient découvrir la techno et la house à Paris dans les années 90. A la porte, il filtrait soigneusement le flot de fêtards surexcités qui dérivaient toute la nuit sur les Grands Boulevards. Lors du millénaire suivant, les amateurs de musique électronique l’ont retrouvé à Odéon, devant le Wagg, (l’ex-Whisky à Gogo), puis à la porte du Showcase et du Zig Zag jusqu’en 2013. En s’installant à l’entrée de Concrete, Valery B continue donc son parcours sans faute en termes de bon goût musical.

Sa première sur le port de la Rapée a eu lieu fin août. « Et ça s'est bien passé, raconte-t-il. J’avais un peu peur au départ, vu que je n’avais pas fait de porte pendant trois ans, mais mes automatismes sont vite revenus. » Et forcément, il a fait quelques déçus : « Concrete est grand mais Concrete est victime de son succès. Donc il y a beaucoup de gens et on ne peut pas faire entrer tout le monde, surtout aux heures de pointe. Mais le club est dans un périmètre où il y a pas mal de concurrence et les gens circulent beaucoup. Si ça ne leur plaît pas à un endroit, ils vont dans un autre. »

Premier job en club à 15 ans

Après trois ans au poste de directeur adjoint du Rex Club, Valery B, accro au contact avec les gens, a replongé sans trop hésiter dans un métier qu’il pratique depuis plus de vingt ans. Mais il avait intégré le monde de la nuit bien avant. Infiltré devrait-on dire, puisqu’il était mineur – à peine 15 ans – quand il a commencé à travailler dans un club, ramassant d’abord les verres dans une boîte de nuit du côté de Nîmes. Qu’est-ce qui pousse un ado en âge d’aller au lycée à travailler dans un club ? « Je voulais devenir acteur de ma propre vie, sans savoir réellement ce que j'allais faire. Je sortais énormément, j'ai rencontré des gens et ça s'est fait de fil en aiguille. »

Au milieu des années 80, le Sudiste monte à Paris et trouve un job au Palace, où il s’occupe des toilettes. « C’était la grande époque du Palace. J’étais encore mineur, donc je mentais sur mon âge, comme font beaucoup de clients aujourd'hui pour entrer en club… Maintenant, je les repère bien ! » Il reste trois ans dans la capitale, avant de faire un break dans le Midi et remonter pour cette fois travailler au Boy, un des premiers clubs parisiens où la house et la techno avaient droit de cité. « C’était un club exceptionnel, avec les soirées Les Incroyables de Jean-Claude Lagrèze, où mixait Laurent Garnier. Le Boy était le premier à jouer de la house avec quelques endroits gays comme le Haute Tension ou le BH, des petits lieux dans le Marais. J’ai vite accroché. »

Valery B continue de vadrouiller dans la nuit parisienne jusqu'au jour où « Axel, des soirées Crazy Baby, au Folie's Pigalle, m'a demandé, pour rigoler, de faire la porte un soir. Et c'est parti de là. » Il ne quitte alors plus le poste, et, en 1996, il crée le job de physionomiste du Rex Club, où il organisait déjà des soirées comme promoteur indépendant. Il y reste jusqu’en 2001, date à laquelle il rejoint le Wagg, lancé par l’équipe du club londonien Fabric (avec des DJ’s résidents comme Master H, Jeff K ou Llorca), avant d’enchaîner donc sur le Showcase et le Zig Zag, deux hotspots de la techno parisienne.

Un CV long comme le bras qui fait de lui l’un des physios le plus connus de la scène électronique française, et qui lui a permis de travailler dans les clubs qui lui plaisaient. « J’ai toujours travaillé, j'ai eu beaucoup de chance. J'ai constitué un réseau au fil des années et on a toujours fait appel à moi. J'ai bientôt 50 ans et je bosse dans les endroits où j'ai envie de bosser, c'est très important. » Il a tout de même goûté à la vie des clubs plus « sélects », sans y voir trop de différences avec le clubbing techno. « Je me suis occupé d’un carré VIP dans un club du Sud cet été. Ce n’est pas le même job. Je ne l'avais jamais fait – et pas sûr que je le refasse de sitôt. Ce sont des gens plus exigeants, parce qu’ils payent cher leur bouteille, mais pas arrogants. Ça reste un public de gens festifs, ça se gère pareil au niveau de la porte. J'ai toujours en tête cette phrase de Fabrice Emaer, le patron du Palace, qui disait : “Une bonne soirée, ce sont toutes les classes sociales réunies.” Et c'est quelque chose que je partage complètement. Cette phrase a plus de trente ans et elle est toujours vraie. Je suis contre les ghettos et les discriminations. »

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Ne pas juger les gens

D’ailleurs, que ce soit dans un club underground ou une boîte plus huppée, il n’y a pas de secrets : pour entrer, tout est question d’attitude. « C’est vraiment une question de feeling. Si vous avez une bonne attitude, vous rentrerez, qui que vous soyez. Si vous n’arrivez pas trop alcoolisé ou “trop festif” (sic), vous avez vos chances. » Une main de fer dans un gant de velours : Valery B, un adepte de la méditation qui vouvoie tout le monde, travaille ça depuis plus de vingt ans, durant lesquelles il a appris à ne pas juger les gens, en mettant son opinion de côté pour laisser parler le feeling. « Je ne juge pas les gens, comme j’ai pu le faire au début de ma carrière à la porte. Plus j'avance et plus je me dis qu'il ne faut pas juger qui que ce soit. » Son autre atout, c’est tout simplement sa mémoire des visages : « C’est un job pour les gens qui savent reconnaître les gens. Le premier boulot de physionomiste, c'est ça. Après, l'accueil est très important. Je mets un pont d'honneur là-dessus, surtout quand on travaille dans des endroits aussi grands que Concrete. »

Il lui arrive aussi de faire des erreurs et de laisser entrer les mauvaises personnes. « Le défi, c'est de bien faire une porte, pour qu’à l'intérieur, il y ait le moins de problèmes possible. Après, il y a toujours des parasites. Ça m'est arrivé il y a quinze jours encore : des gens se sont présentés, j'ai eu un gros doute, et je les ai quand même laissés entrer parce qu'il faut toujours une chance la première fois. Il s'est avéré que je ne m'étais pas trompé : il n’a pas fallu une heure pour que ces personnes se fassent sortir. J'avais senti quelque chose mais je leur avais laissé le bénéfice du doute. »

Mais alors, un physio aussi expérimenté que lui est-il capable de rentrer dans n’importe quel club ? S’il n’a pas souvenir de s’être fait recaler en France, il s’est tout de même fait éconduire du Berghain, par le redoutable Sven Marquardt : « Ce n'était pas moi personnellement, on était tout un groupe, et nous avons été refusés ce soir-là, ça arrive à tout le monde. Mais on a réussi à passer par l’autre entrée pour aller au Panorama Bar… »