Photo en Une : © Victor Kiswell

Journaliste, DJ et collectionneur, l’Anglais Chris Menist, qui a passé une bonne partie de sa vie à l’étranger, au Pakistan puis en Thaïlande (où il a monté les soirées Paradise Bangkok et le label du même nom avec son acolyte DJ Maft Saï), tient à prévenir ceux qui voudraient se lancer dans le digging : « D’abord, il faut dire à tout le monde que digger des disques est une activité très très ennuyante. Certains tournent le digging de manière romanesque, mais la plupart du temps, tu le passes dans une arrière-boutique crade à trier des boîtes de camelote dans l'espoir de trouver quelque chose de magnifique. Heureusement, ça arrive assez souvent pour qu'on continue à le faire. » Victor Kiswell, un des diggers de référence de la place parisienne, parti chercher des disques de l’Inde à la Colombie, ne dit pas autre chose : « Ce n'est pas une activité sexy, il faut passer énormément de coups de téléphone, se documenter, c'est un travail de rat de bibliothèque, pas très cinégénique. » Djamel Hammadi, qui gère le label parisien Hot Casa avec Julien Lebrun, et spécialiste du digging en Afrique de l’Ouest, ressasse lui aussi les galères et les routes crevassées qu’il a dû emprunter pour trouver des disques. « Ce n’est pas la brocante du dimanche au Père Lachaise ! » Mais pour rien au monde, ces trois-là n’arrêteraient de poursuivre leur passion parce que ces tribulations débouchent parfois sur des moments extraordinaires, qu’ils nous content ici.

Premiers contacts

Victor Kiswell : « À 16 ans, je suis parti à Washington voir ma tante, qui bossait dans les hautes sphères. J’écoutais beaucoup la Motown, Marvin Gaye, et la meilleure boutique de soul à Washington était en plein quartier black, loin du centre. Ma tante me disait de faire attention, que c'était une ville violente, mais j'avais bravé son interdit. Les vendeurs me regardaient amusés : je pense qu’ils hallucinaient de voir un ado blanc venir chercher des disques de soul dans le ghetto. C'était la première fois que j'étais dans un endroit où je n'étais pas censé aller. Et j'ai adoré l'adrénaline. Après, je suis parti en Inde, après avoir vu un documentaire sur Bollywood sur Canal+. Mon hôtel était situé dans le quartier des musées à Calcutta, et, coup de bol, dans la rue des disquaires. À force de discuter, je me suis retrouvé sur un toit d'immeuble en Inde, à la fin du jour, à trier des vinyles dans un petit hangar avec une lampe-torche. C’était mon premier contact avec les disques indiens. »

Chris Menist : « Après quelque temps au Pakistan, où je travaillais pour une ONG, j’ai déménagé en Thaïlande avec ma famille. Je ne connaissais absolument rien au pays. Dans le centre-ville de Bangkok, j’ai trouvé un magasin qui vendait de la hi-fi, des ordinateurs, avec un étage consacré aux disques. Tout était écrit en thaï, que je ne savais pas lire. Il a fallu écouter des centaines de disques avant de tomber sur quelque chose que j'aimais et c’est ainsi que je me suis construit une culture. Et c’est devenu un rituel dans chaque pays où j’allais, parce que je me suis rendu compte que c’était un bon moyen de rencontrer des gens et de comprendre un nouvel endroit. »

Djamel Hammadi : « Avant, j’achetais des disques juste pour moi, puis j'en ai parlé avec Julien Lebrun, mon collègue du label Hot Casa, lui disant qu'il y avait sans doute pas mal de références en Afrique. Je suis alors parti tout seul dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, Sénégal, Mali, puis Gambie, Côte d'Ivoire, Ghana, Burkina Faso, Bénin… Et je suis devenu spécialiste du digging dans des bleds paumés. Je savais que personne n'avait voulu se prendre la tête à aller dans des endroits aussi reculés. Et j'ai fait de bonnes affaires. Désormais, tout le monde me connaît pour ça : je vais là où les autres ne vont pas. »

Un métier dangereux

Victor Kiswell : « Nous étions au Caire, en Egypte, pour un film, à la recherche des locaux de Soutelphan, un des deux gros labels du pays en termes de musiques groovy. On se fait indiquer une adresse, mais les bureaux venaient de fermer. Il y avait encore des gens dedans, qui nous envoient dans un bâtiment pas très loin. On se pointe avec la caméra, sans savoir qu’un étage plus bas était logée une branche du ministère de l'Intérieur, et on a fini au commissariat… »

Djamel Hammadi : « Lors de mes voyages en Côte d’Ivoire, j’ai eu beaucoup de problèmes avec le régime de Laurent Gbagbo, qui propageait un sentiment anti-français. À peine arrivé à l'aéroport, la police m’a emmené dans le centre pour la répression des drogues. Il était 2 heures du matin. Ils ont fouillé mes bagages et ont trouvé des téléphones que j’avais emportés comme cadeaux. Le flic ouvre alors un tiroir et en tire un sachet d'herbe. Il me regarde et me demande : « Et ça, c’est quoi ? » J’ai halluciné : « Quoi ? Vous n’allez pas me faire ce coup-là ?! » Il me répond : « Soit vous me donnez les téléphones, soit on continue. » J’ai lâché tout ce que j’avais… »

Lors de mon second séjour, j’avais été digger l'après-midi à Abidjan, J'avais trouvé des beaux disques, j'étais content. Je rentre en taxi, mais la voiture tombe en panne. Il faisait beau alors j’ai continué à pied avant de tomber sur un groupe de militants de Gbagbo. J’étais avec mon sac bandoulière rempli de disques et un appareil photo. Et en Côte d'Ivoire, tu ne peux pas prendre des photos comme ça dans la rue. L’un d’eux s’avance : « Tu es journaliste ? » « Non, je suis en vacances. » « Donne-moi ton appareil photo et tu peux partir. » Je refuse, j'en avais marre de me faire prendre mes affaires tout le temps dans ce pays. Comme je fais de la boxe anglaise, je lui colle une patate. Il tombe et ils se jettent tous sur moi. L’un d'entre eux me frappe avec un bâton muni d'un clou et m'arrache toute ma chemise, le sang coule de partout. C'était peut-être la peur de mourir, mais je me suis débattu et j'ai réussi à m'enfuir. Dans ma course, un Libanais m’interpelle et je me réfugie dans son restaurant. Il ferme le rideau de fer, et les mecs tambourinent en hurlant comme dans un film d'horreur. Je voulais sortir mais le Libanais m'en a empêché : « Si tu sors, ils vont te lyncher. » Il a appelé la police et ils ont fini par partir. Mais je n'ai jamais retrouvé les disques.

Une autre fois, j’étais parti digger dans une ville paumée, toujours en Côte d’Ivoire. Je rentrais avec mes disques, et tout à coup, le car s’arrête. De gros troncs d'arbre barraient la route, façon Far-West. Des gamins de 20 ans entrent dans le car avec des mitraillettes et ils demandent de la thune à tout le monde. Il y en a un qui refuse et se prend un coup de crosse dans le visage. Il avait la bouche en sang. Personne ne bouge, puis le mec arrive vers moi : « Donne-moi ton argent. » Je ne discute pas et je lui file 80 000 francs CFA (120 euros). Trop content, le type se met à courir avec sa Kalachnikov dans le bus pour montrer son butin à ses potes, puis il revient : « C’est tout ce que tu as ? Il y a quoi dans ton sac ? » J'avais des disques de dingue et surtout le reste de mon argent caché dedans… Il jette un œil aux vinyles et finit par lâcher : « Des disques ? Ha, les Blancs, vous êtes trop bizarres. » Et il est reparti…

Victor Kiswell : « Trouver des disques mortels, c’est cool. Trouver des disques mortels et pas trop chers, c'est encore mieux. Mais trouver des disques mortels, pas trop chers, dans un endroit où il faut vivre des aventures, c'est au-dessus de tout. Plus c’est loin et compliqué, plus j’aime, mais je n’irais pas non plus sous les bombes pour trouver des disques. J’en connais un qui fait ça. Un Anglais assez mystérieux, qui s’appelle Duncan. Son truc, c’est d'aller digger dans les pays en guerre. Je comprends le côté extrémiste, parce que tu es seul sur le marché, mais quand même… Il doit y avoir une dose d'aventure et une dose de cynisme. Il doit se dire – même s'il ne me l'a jamais avoué – que négocier avec des gens dans un pays en guerre tournera forcément à son avantage. Je le respecte parce qu'il a une bonne oreille, mais profiter d'une situation horrible pour leur soutirer des disques moins chers, je trouve ça limite. »

De belles rencontres...

Victor Kiswell : « L'essentiel de ce boulot, c'est de la persuasion. Je sais qu’il y a des têtes brûlées qui sont prêts à tout pour obtenir des disques, mais moi, je suis plutôt délicat. Je me souviens de cette chanteuse de jazz française, qui avait chez elle tous les beaux disques antillais de jazz, des superbes vinyles, très chers. C'était la collection de son ex-amoureux, un musicien de jazz, et elle ne voulait pas s'en séparer. D'autres que moi auraient insisté, sans prendre en compte les sentiments. On avait passé un beau moment et c’était ça le plus important. Une autre fois, j’étais dans le nord de la France, et je me suis retrouvé chez un couple de gens vraiment pauvres, c’était un peu triste. Ils avaient seulement trois disques, mais des disques qui valaient des centaines d’euros. Et ils les vendaient genre 50 centimes d'euros la pièce. Ça m’a touché alors je leur ai donné plus que ce qu'ils en demandaient. »

Chris Menist : « Au Yémen, où j'ai habité deux mois, il y avait un groupe d'ados que je voyais assez souvent. Quand ils ont compris que je cherchais de la musique, ils se sont mis à fouiner pour moi dans tous les magasins de la ville. C'était un bon arrangement, parce que je n'aurais sans doute jamais trouvé ces disques par moi-même. Un jour, on arrive dans un magasin et sur le mur, il y avait un exemplaire de Do The Popcorn de James Brown. Comment ce disque s'est-il retrouvé au Yémen ? Pour moi, ça n’avait aucun sens. Je voulais l'acheter mais le vendeur en demandait 100 dollars. Je lui répond que le disque n'est pas si rare mais son frère lui avait dit de ne pas accepter moins d'argent. Ça faisait quatre ans que le vinyle était accroché là-haut… Je lui demande s'il connaît le disque. Il me dit que non, qu'il n'a pas de platine. Il ne connaissait pas non plus James Brown. Je lui explique qui c’est et comme j'avais ma platine portable avec moi, je lui propose de le jouer. Et je me suis retrouvé dans ce shop au Yémen, entouré d'ados qui dodelinaient de la tête en écoutant Do the popcorn pour la première fois de leur vie. C’était un super moment. J'aurais voulu acheter le disque parce que l'histoire était belle, mais je l'ai laissé pour un autre. »

…et des moments bizarres

Victor Kiswell : « En banlieue parisienne, j’étais dans une boutique qui vendait des disques et des magazines de cul. J’apprends au détour d’une conversation que le propriétaire dispose d’une réserve. Le vendredi suivant, je me retrouve donc avenue Parmentier, à Paris, pour fouiller ses stocks. C'était fou : toutes les caves de l'immeuble avaient été mises en commun par ce type. Dans la moitié, il y avait des disques. Dans l'autre moitié, des magazines de cul et des DVD pornos. J’ai passé des heures là-dedans, en même temps que plein de vieux bourges de 70 ans qui venaient reluquer les trucs de cul. C’était glauque, mais j’y ai trouvé un album mortel de jazz/bossa-nova. C’est le premier gros disque que j’ai vendu au Japon, et il m’a permis de me faire une réputation auprès des collectionneurs nippons. »

Djamel Hammadi : « Avec Julien Lebrun, on s’est retrouvés à Jacqueville en Côte d'Ivoire, que tu ne pouvais rejoindre qu’en ferry. C’est une ville un peu coupée du monde, où ils reçoivent les journaux une semaine après. On rentre le soir avec nos disques sous le bras, mais un mec nous dit qu’aucune voiture n’ira jusqu'à Abidjan à cause des coupeurs de route (voir plus haut). On était coincés, mais un camion qui transportait des centaines de poulets passe par là. Julien me regarde, mais on n'avait pas le choix. On a donc fait 80 bornes à l’arrière, avec des poulets qui chiaient. Ça caquetait de partout, ça puait, c’était horrible. Et sur la route, on est tombés sur un barrage. Ils ont laissé avancer le camion et un militaire nous a aperçus à l'arrière du camion. Il a sifflé mais c’était trop tard, on était déjà partis. »

La caverne d'Ali Baba

Victor Kiswell : « Une fois, je suis tombé sur un lot merveilleux à Paris. C'était tellement énorme que je ne pouvais pas tout prendre d’un coup, alors j'y allais plusieurs fois par semaine. Mais à force de poster mes trouvailles sur Facebook, certains ont capté ce qu'il se passait. Un Israélien est venu jusqu'à Paris pour enquêter, il a fini par trouver l'endroit et il a eu accès à une partie du lot. J’avais laissé des disques mortels de côté pour la prochaine fois et je ne me doutais pas qu'ils allaient me passer sous les nez. J'ai vécu avec ce lot pendant des années, donc ce n'est pas grave, mais je rageais un peu pour cette chouette pile qu’il avait embarquée. Le gars a quand même pris un avion pour venir chercher ces disques, il a été plus fort que moi. »

Chris Menist : « À Bangkok, j'avais repéré un magasin fermé depuis des années. J'ai fini par retrouver le propriétaire, ça m'a pris énormément de temps mais je l'ai convaincu de nous ouvrir les portes. Et c'était fou. Il y avait des disques géniaux, encore neufs, en plusieurs copies, des trucs super rares. Un vrai coup de chance. On a tout acheté. Mais ça devient rare. Je suis sûr que dans plein de pays, il reste des trésors cachés dans un cellier ou dans une station de radio fermée. Au début, quand je cherchais des disques à Bangkok, les gens se moquaient de moi. Mais aujourd'hui, ils ont compris qu'il y avait de l'argent à gagner. Les gérants de magasins savent ce qu'ils possèdent, et même au fin fond de la Mongolie, ils ne les lâcheront pas contre quelques billets. »

Djamel Hammadi : « Des trésors, j’en ai trouvé plusieurs, mais j'ai déconné sur l’un des plus beaux. C’était en Côte d’Ivoire, un mec me dit qu'il connaît un ancien gérant d'une chaîne de magasins de disques qui a fermé, et que les invendus sont dans un entrepôt dans la banlieue d'Abidjan. Il y avait des milliers de disques, en super état et en plusieurs exemplaires. Un délire. J'en ai ramassé plein et je revenais régulièrement, sans que personne n'y soit entré. Je pensais que ça n’allait jamais être découvert. Mais un jour, le gérant est décédé, et son épouse me dit qu'un gars est venu et a pris la moitié du stock. J’étais dégoûté. Après ça, quand je tombais sur des stocks, je prenais tout. »

Article paru dans le Trax#201 spécial vinyle, en avril 2017.