Photo en Une : DR

Mélange d'influences culturelles, à la croisée de l'Est et de l'Ouest depuis les temps anciens, Belgrade est souvent comparée à des villes au passé similaire comme Berlin, mais, d'une certaine façon, elle ressemble aussi à Beyrouth ou Barcelone. Berlin est unique, le résultat de circonstances socioculturelles particulières, tout comme Belgrade. Ces deux villes ne peuvent être reproduites.

Notre histoire est très intense et pleine de discontinuités qui ont façonné la société et la scène musicale et nocturne. Il est crucial de replacer la musique et les fêtes dans leur contexte pour mieux comprendre. Belgrade est une des villes qui a été détruite le plus souvent de l'histoire.

Il y a une guerre tous les 30-50 ans, et les influences culturelles, les idéologies et les systèmes politiques ne survivent pas plus longtemps. Le mot-clé ici est instabilité mais aussi diversité. On dirait qu'il n'y a jamais assez de temps pour bâtir quelque chose qui dure, et ainsi, toute notre culture et notre manière de vivre est dans ce style « inachevé ».

À lire également
À Kiev aussi, la techno fait sa révolution

En se promenant dans la ville pour observer l'architecture, on découvre des immeubles socialistes dans la veine du brutalisme, d'autres plus classiques et de brillants exemples de l'architecture moderne, une forte influence turque et beaucoup de ce qu'on a appelé « transition trash », des structures cheap des 90's et 00's. Complètement chaotique mais irrésistiblement charmant.

Belgrade

La scène électronique florissante d'aujourd'hui trouve ses racines il y a quelques décennies. Au temps de la Yougoslavie socialiste, il y existait une loi qui imposait une taxe pour toute musique labellisée « schund », un mot allemand qui désigne une qualité pourrie. En gros, si une commission de fonctionnaires décidait que ta musique était de la merde, tu devais payer une taxe supplémentaire.

Pendant très très longtemps, les gens ici se préoccupaient plus de la musique underground que de la pop. Je crois qu'il a fallu attendre les années 90 pour lire une chronique sur Madonna dans un magazine. La génération des youngsters dans les 80's constituaient un public underground hardcore et la new wave, la synth-pop et les premiers titres d'électronica ont eu beaucoup de succès ici.

Je me souviens qu'à 5 ans, je connaissais Blixa Bargeld parce que mon oncle m'a dit qu'il fallait que j'écoute absolument Einsturzende Neubauten.

Laurent Garnier aux avant-postes

Arrivent les 90's. Le pays est en guerre, le système se casse la gueule. Les cool kids sont devenus des rebelles qui se battent contre la guerre, le régime politique et la folie généralisée qu'on nous imposait.

On ne consommait pas la musique et les fêtes pour s'amuser ou par hédonisme. elles servaient une fonction sociale. Comme à Detroit, Berlin ou Manchester, la techno était politique. Inverser le jour et la nuit était un moyen pour nous d'échapper à une triste réalité, et pour beaucoup, ce fut aussi une manière d'éviter l'armée. Certaines warehouse parties de cette époque sont devenues légendaires aujourd'hui.

À lire également
Laurent Garnier : “Etre DJ, c'est surprendre les gens"

À cette période, les gens n'avaient pas le droit de voyager. Donc être DJ et trouver un moyen de faire entrer des disques dans le pays était considéré comme un acte héroïque.

Belgrade

C'était le règne des DJ's locaux, puisque les étrangers ne pouvaient généralement pas venir. Toutefois, Laurent Garnier a joué dans une de ces soirées en 1995, et vingt ans après, les gens continuent de propager cette légende de génération en génération. Monsieur Garnier a aussi décrit la vibe de Belgrade dans son autobiographie.

Il n'y avait que peu de clubs, et si beaucoup se souviennent uniquement du côté underground de cette histoire, même les endroits les plus cool ont dû faire des compromis commerciaux le samedi dans le souci de réserver les jeudis et vendredis pour la house, la techno ou la drum'n'bass.

Tout au long de cette décennie, les ravers ont formé un groupe fort et influenceur. Certains DJ's passaient à la radio et pouvaient littéralement influencer les décisions politiques des jeunes.

Belgrade

Après la révolution en 2000 et la transition vers la Serbie, la culture club a intégré le mainstream. Les nouveaux pouvoirs politiques ont reconnu la puissance de ces jeunes gens, et la musique électronique est arrivée partout, même sur les grands médias commerciaux. C'était fou de voir ça à la radio et à la télé. C'est grâce à ça que j'ai obtenu ma première émission.

J'étais encore une ado, mais j'avais la liberté de jouer la musique que je voulais en journée à la télévision. J'ai convaincu des centaines de milliers de spectateurs qu'Aphex Twin et Squarepusher étaient de la pop. Et pour ma génération, ils l'étaient ! Les groupes internationaux pouvaient enfin pénétrer sur le territoire et nous étions extrêmement excités à l'idée de vivre ce que nous découvrions sur Internet.

Il faut le dire : le téléchargement illégal et la distribution digitale a sauvé la scène. L'industrie musicale en Serbie est vandalisée depuis vingt ans et sans Internet, personne ne saurait qui est Richie Hawtin. Depuis quinze ans, la scène a grandi doucement mais sûrement, malgré l'incertitude permanente de ce pays.

Les clubs, les promoteurs, les producteurs et les DJ's reflètent la diversité de la ville, et musicalement, on peut trouver de tout. Faire la fête est toujours interprété comme une obligation plus qu'un choix, ce que donne une vibe vraiment intense. Les clubs house chics dominent le marché de la nuit, mais si vous préférez le grime, le disco, la techno, le footwork, la dark wave ou l'expérimental, nous en avons aussi !

2044

Le 2044, déjà légendaire

2009 a été l’année du tournant pour la culture underground de Belgrade. Deux nouvelles salles se sont ouvertes, les seules à ne pas faire de concessions commerciales dans leurs programmations.

KC Grad est un espace multifonctions accueillant aussi bien des concerts que des foires d’art, des performances ou des projections de films. Et bien sûr des soirées. C’est un magnifique lieu donnant sur la rivière Sava, au cœur du bouillonnant quartier à la mode Savamala, entouré d’usines abandonnées reconverties en clubs, bars, galeries et restaurants.

KC Grad a grandement aidé à lancer cette tendance et à transformer la zone. Sa riche programmation, très diverse, balaie tout le spectre musical, invitant entre autres Devendra Banhart, Chinawoman, Matias Aguayo et Acid Arab.

KC Grad


L’autre lieu est la déjà légendaire péniche 2044. Tout Belgrade en parle comme « le bateau », bien que la ville possède une armada de clubs flottants sur ses deux grandes rivières. Les premières soirées y étaient funk, soul et disco, stimulant un esprit de fête plus clean que celui des événements de techno dure, avec leur public druggy, qui dominaient par le passé.

Complètement indépendants, les propriétaires ont transformé cet ancien club de strip-tease en mettant dès le début en avant une politique du « pas de sponsor, pas d’investisseur, pas de profits ». L’entrée était même gratuite durant plusieurs années. Les rideaux de velours rouges et l’esthétique très David Lynch sont restés, et de nombreux DJ's internationaux ont demandé à y jouer, même s’ils savaient que le club ne pouvait pas leur offrir le même prix qu’ailleurs.

2044

Aujourd’hui, l’initiative s’est grandement étendue et héberge une large variété de soirées et de styles musicaux, du slow-disco au footwork en passant par la techno. Malgré sa capacité limitée à 150 personnes, le bateau a invité des artistes comme Daniel Bell, Jérémy Underground, Ron Morelli, Nicolas Jaar, Motor City Drum Ensemble, Young Marco et beaucoup d’autres, sans compter de nombreuses soirées organisées par des locaux qui sont tout autant réussies.

Je suis particulièrement reconnaissante d’avoir pu construire mon identité en tant que DJ en tenant mes résidences all night long dans cet endroit magique. Faire l’expérience du lever de soleil sur la rivière et la ville depuis le pont reste parmi les meilleurs moments de ma vie.

2044

Des lieux bruts

Ces deux lieux ouvrent leurs portes à quiconque veut jouer ou organiser une soirée, et cela reflète bien la manière dont la scène s’est développée depuis. Il n’y a jamais au autant de DJ’s, de collectifs et d’organisateurs qu’aujourd’hui. Au final, les plus jeunes comme les débutants peuvent y faire leurs preuves, et pour ceux qui transforment l’essai, ces endroits deviennent aussitôt une seconde maison.

Cela a également donné aux autres l’envie de monter leurs propres bars, galeries, centres culturels indés ou leurs propres clubs. Depuis le début des années 90, le nombre de lieux abandonnés ou en instance de jugement augmente sans cesse. Il y a donc assez d’espace pour que chacun s’en serve à l’occasion, surtout avec le système chaotique dans lequel nous vivons. Le seul souci étant que personne ne peut dire combien de temps ces endroits peuvent être squattés.

À chaque nouveau gouvernement, tout le monde a peur d’un changement de politique culturelle ou d’urbanisme. De par cette incertitude, la plupart des spots restent assez bruts, en travaux ou sans réel confort, ce qui donne à tout un aspect encore plus underground.

L’un de ces endroits est le Bivsi Bar (Bivsi se traduit par « ex », comme pour ex-copain/copine, et représente en quelque sorte ces petites communautés où tout le monde est l’ex de quelqu’un), en gros un tout petit appartement transformé en bar. C’est un salon cosy équipé de nombreux meubles de récupe et un énorme poster de l’Inferno de Hieronymus Bosch.

Ce qui convient totalement à l’esprit de l’endroit. Une paire de platines est nichée là, le lieu programme des DJ's locaux tous les soirs et peut spontanément lancer une soirée en plein milieu de semaine.

Bivsi

Les mêmes personnes ont aussi ouvert le plus ambitieux club underground de la ville, le superbe Drugstore. Lancé en 2012, il marque encore une nouvelle ère pour les clubs de Belgrade.

ex Drugstore

Après avoir changé d’adresse pour atterrir à son emplacement actuel, le Drugstore s’est imposé comme un vrai temple techno. Son architecture – un ancien abattoir – est un impressionnant paradis postindustriel. Certains disent que « si l’endroit n’était pas si excitant, il serait terrifiant ». C’est le genre de lieu dystopique directement tiré de l’imaginaire des raves.

Fameux pour ses sérieux line-up techno (qui comprennent Surgeon, Rødhåd, Dasha Rush, DVS1, Stanislav Tolkachev et Blawan), le Drugstore héberge aussi des fêtes et des concerts plus intimistes de tous genres d’expérimental, d’indie jusqu’aux concerts de classique contemporain.

Drugstore

Le Berlin des 90's

Ayant grandi dans le Belgrade des 90’s, travaillant à développer la scène depuis le début des années 2000, maintenant résidente des meilleurs lieux de la ville et désormais parcourant le monde, lorsque je compare ma ville aux autres, je dois dire que je suis particulièrement fière de ce que nous avons accompli durant toutes ces années.

Depuis quelque temps, des touristes du monde entier viennent ici pour vivre l’expérience de cette culture club underground. De nombreux artistes arrivent depuis Berlin à Belgrade, disant retrouver là le Berlin des années 90. Ce que la plupart de ces gens ne savent pas et ne peuvent pas même imaginer, c’est que la plupart des gamins qui font cette scène vivent avec moins de 300 € par mois et ne peuvent pas s’acheter un ordinateur décent.

Belgrade

Aussi absurde que ce soit, c’est une ville au un goût musical très sophistiqué même si nous n’avons jamais eu un seul disquaire de musique électronique actuelle. Le niveau d’enthousiasme qui nous fait vibrer ici est bien difficile à imaginer, et plus encore à égaler. Selon moi, chacun ici mériterait une médaille pour son parcours de vie. On en rigole souvent en se disant qu’être DJ et faire des fêtes à Belgrade, c’est comme faire pousser des oranges en Alaska.

Là où Belgrade manque de stabilité, elle le compense avec son incomparable convivialité. Chacun est attentif aux autres d’une façon qui serait inutile dans une ville de clubs standard. Ici, tu as vraiment besoin de coups de main et de partenaires. Ce n’est donc pas une surprise que les collectifs de DJ’s soient les plus populaires aujourd’hui.

Des groupes comme les Mystic Stylez (la branche serbe du crew Teklife), Beyond House ou Banda Panda redéfinissent désormais l’organisation de la scène. Ils partagent leurs studios improvisés, font leurs fêtes dans les mêmes endroits, se soutiennent les uns et les autres en faisant la com des soirées dans toute la ville.

Le studio des Mystic Stylez

Mystic Stylez ont derrière eux une communauté impressionnante, alors même que leur musique est tellement underground ! Ce sont des jams de studio jamais sortis, jamais pensés pour être sortis, mais lorsque vous allez à leurs soirées, l’enthousiasme de la foule est tel que vous penseriez qu’il s’agit là du nouveau Drake.

Une des choses les plus intéressantes avec Belgrade est finalement cette vibe tout en contraste. D’un côté, la ville a cet esprit très relax de la Méditerranée, le temps défile et c’est un endroit parfait pour chiller et juste apprécier les cafés sans fin, trinquer et faire la fête sans penser à demain. De l’autre, vivre ici veut aussi dire une incertitude constante, comme si votre pied ne touchait jamais la terre ferme.

Beyond House

Et très vite, « faire la fête sans penser à demain » prend un tout nouveau sens. La nouvelle menace sur la vie nocturne de Belgrade est le projet portuaire de la ville. Un énorme et obscur investissement qui a déjà éliminé quelques bars et restaurants situés dans la partie la plus dynamique de la capitale. La gentrification dans une société puissamment corrompue est assez radicale. Cela crée un sentiment de perte d’espoir chez la jeune génération, ce qui affecte leur créativité d’une manière quelque part assez positive.

Elle s’exprime ainsi sans frein, comme si elle n’avait rien à perdre. Ils n’essaient pas de plaire à quiconque, ils n’ont rien à vendre. Peu importe si Belgrade est à ce point absurde et confuse, elle reste l’une des villes les plus intéressantes et excitantes à explorer. Et la musique ici, bien que vivant plutôt en vase clos, n’a jamais été aussi riche, et est désormais prête à exploser à la face du monde.

La gentrification à Belgrade

Article paru dans le TRAX #193 (Rødhåd) de juin 2016. Procurez-vous le en cliquant ici.