Jean-Claude (crédits : Eddie Otchere)

Pourquoi s'être lancé dans cette série de compilations ?

On a commencé la série de compilations If Music en 2013, pour le 10e anniversaire du magasin. C'était une façon de marquer le coup et parce qu'on n'aurait jamais pensé qu'il tiendrait après une décennie. Les deux premières rassemblaient un mélange de vieux et de nouveaux morceaux : des remix, édits, unreleased… Pour cette troisième de la série, je voulais mettre en avant une région du monde, faire une sélection en fonction de la géographie et sur une période donnée. J'ai donc proposé à Ninja Tune de rassembler des morceaux d'Europe de l'Est sur la période 1970/1986, l'idée leur a plu. J'ai tout de suite pensé à mon ami Adrian Magrys pour m'aider, il s'y connait en la matière puisqu'il dirige Lanquidity Records, un label polonais basé à Londres. On a choisi et envoyé 40 morceaux à Ninja, qui en a choisi six. J'ai choisi le visuel, qui est une peinture que j'ai chez moi…

  "Sous l'ère soviétique, un seul label, Melodiya, était en charge de sortir toute la musique qui sortait en URSS, c'est pas rien quand même !"

La pochette est une peinture de votre salon ?

Oui, enfin c'est une peinture de mon grand-père. C'était un des derniers peintres expressionnistes abstraits. Il a commencé à peindre après la Seconde Guerre mondiale, en 1945 alors qu'il était à l'hôpital. Quatre ans plus tard, il a obtenu sa première exposition, et n'a jamais arrêté de peindre. Il est mort le pinceau dans la main, littéralement. Ça nous paraissait logique de choisir cette peinture, puisque le jazz et l'expressionnisme sont nés à la même période.

Depuis quand collectionnez-vous la musique d'Europe de l'Est ?

J'ai découvert tous ces disques en 1994, la première fois que je suis allé mixer en Pologne. On m'a emmené dans un disquaire rempli de jazz yougoslave, polonais, ukrainien… J'étais soufflé. Plus tu découvres des disques, plus tu as envie d'en dénicher d'autres et plus tu apprends à propos de cette musique. C'est infini, surtout qu'à l'époque tout le monde savait jouer d'un instrument, c'était presque quelque chose de requis, et donc il y a plein de disques qui ont été enregistrés.

  "La Guerre Froide n'a pas été juste politique : elle était surtout culturelle."


Pour revenir à la compilation, certains des morceaux qui la composent sont très rares, a-t-il été dur de récupérer les droits ?

Oui, énormément ! Si on avait pas eu Ninja Tune derrière nous, on aurait jamais pu le faire. Un petit mec comme toi et moi ne peut pas avoir accès aux droit de morceaux sortis sur Universal ou EMI. Il faut se rendre compte d'une chose : sous l'ère soviétique, un seul label, Melodiya, était en charge de sortir toute la musique qui sortait en URSS, c'est pas rien quand même ! À une ou deux exceptions près, c'était le cas dans le reste des pays du Bloc Soviétique. La Guerre Froide n'a pas été juste politique : elle était surtout culturelle. Chaque pays avait un label d'état, et il n'y avait évidemment aucun label indépendant. Donc à cette époque, c'était simple pour les droits d'exploitation : tout appartenait à l'État. Mais après l'effondrement du bloc soviétique, personne ne savait qu'est ce qui appartenait à qui… c'est pour ça qu'on a eu beaucoup de mal à avoir les droits, on ne savait même pas à qui s'adresser !

  "Berlin Est est une mine d'or pour découvrir tous ces artistes d'Europe de l'Est, leurs albums ne sont jamais allés plus loin !"

Pourtant de grands jazzmen américains sont venu jouer dans ces pays, en Pologne notamment…

Oui, Max Roach ou Don Cherry se sont produit en Pologne, au Jazz Jambory. C'était un festival de jazz polonais qui a commencé en 1966 ou en 1968. Chaque année, le festival était enregistré et sortait en vinyle. C'est comme ça que Wojciech Karolak, qui est présent sur la compilation, a commencer à se faire connaitre. Il accompagnait notamment Ray Charles à l'orgue Hammond quand il venait jouer en Pologne.

"Ces disques racontent également une époque, dont on ne sait finalement pas grand chose."

Qu'est ce qui fait la particularité de la Pologne, où la scène jazz était très importante ? 


C'est un pays qui a pendant longtemps entretenu des relations étroites avec l'Occident. Pendant la guerre, l'armée libre polonaise était en Angleterre, ce qui explique peut être la présence de musiciens anglophones sur le territoire, alors que le pays était toujours sous l'égide du Parti Communiste.

Pouvait-on trouver tous ces disques d'Europe de l'Est à l'Ouest ?

En fait, très peu ont traversé le Rideau de Fer. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Berlin Est est une mine d'or pour découvrir tous ces artistes d'Europe de l'Est, leurs albums ne sont jamais allés plus loin ! Le seul moyen de les découvrir, c'était de se les faire ramener de Russie ou de Pologne par une connaissance qui y allait pour le business ou la diplomatie. Bref, le jour où le Mur de Berlin s'est effondré, on a découvert la techno Russe et le disco polonais. Ça a été une révélation.



Certains de ces musiciens se sont également extradés à l'Ouest, dans la compilation, on entend par exemple Yahilevich dire qu'il n'a fini son morceau qu'une fois arrivé aux États-Unis…

Oui, c'est aussi le cas du musicien arménien John Berberian, qui a eu la chance de s'enfuir aux États-Unis. Là-bas, il a pu sortir des disques sur Verve Folkways et Mainstream. Gábor Szabó, un guitariste hongrois légendaire, a connu le même sort et a pu signer ses meilleurs albums sur Impulse! Records. Urszula Dudziak, grande chanteuse polonaise, a pu s'échapper de la Pologne en remportant une compétition de virtuose. Le premier prix était d'aller enregistrer et tourner aux USA… Elle n'est jamais revenue. On retrouve ça au Brésil par exemple, à l'époque de la dictature militaire, beaucoup d'artistes ont fui, et pas des moindres : Gilberto Gil vivait en Angleterre ! On a découvert la MPB (Música Popular Brasileira) des années après. Comme le jazz polonais. Tu prends l'exemple de Yahilevich, son petit speech d'intro sur le morceau de la compilation dans lequel il raconte le mal qu'il a eu à s'extrader aux USA : on comprend pourquoi ce morceau n'est pas sorti en Russie. Cela n'avait rien de patriotique musicalement, en fait on s'attendrait plutôt à le retrouver dans la banque de samples de A Tribe Called Quest ! Enfin, pour revenir à ce morceau de Yahilevich, je trouve qu'il dit quelque chose à propos de la situation des artistes qui évoluaient dans le bloc soviétique. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai voulu faire cette compilation : si on met à part le côté musical, ces disques racontent également une époque, dont on ne sait finalement pas grand chose.



Il y a un autre morceau qui est particulièrement surprenant sur You Need This : Eastern European Sounds, c'est “Random (Naslepo)” d'Alojz Bouda, qui ressemble à un track de Jeff Mills… Sauf qu'il a été composé en 1980, par un compositeur slovaque !

Oui, tellement en avance sur son temps… En fait, j'adorerais que certains DJ's/producteurs comme Andrew Weatherall, Aphex Twin ou Jeff Mills justement découvrent ces morceaux et les jouent, ça serait une sorte consécration.



Finalement, les genres qu'on retrouve partout et qui ont été digérés par à peu près tous les continents sont les bases de ce qu'on appelle la black music : le jazz, la soul et le funk/disco…

Exactement, et pour une raison simple, je pense : c'est une musique de gens qui souffrent, qui sont muselés par une autorité supérieure. Il apparaît que les Polonais étaient également sous la pression d'un gouvernement, et malgré cette main-mise et ce totalitarisme, la créativité musicale s'est développée comme jamais… Sous une forme jazzy. D'ailleurs Duke Ellington ou Count Basie étaient traités comme des dieux quand ils venaient en Pologne. C'est logique. Regarde aujourd'hui, on traverse une crise économique sans précédent, et devine quoi ? La scène nu-jazz n'a jamais été aussi excitante.

Quel était le statut des musiciens à cette époque ? Comment faisaient-ils la promotion de leur musique ?

La plupart des musiciens professionnels étaient en fait engagés pour composer les bandes originales de films subventionnés par l'État. Donc j'imagine que beaucoup de musiciens se servait du temps passé en studio pour composer leur propre musique, la nuit. Il n'y avait pas vraiment de promotion à l'époque, le seul moyen pour eux de faire connaitre leur musique c'était de jouer en festival.



Pensez-vous que la musique a toujours ce ressort politique, cette rage contre l'establishment et l'Etat ?

Non, enfin pas assez ! On a tellement de moyen de s'exprimer musicalement, à présent. L'artiste pop qui va cartonner au bout du cinquième album va vouloir garder son rang et va abandonner toutes revendications. Les seuls qui parlent de politique dans leurs textes et qui protestent contre quelque chose sont dans un état d'esprit trop underground et ne veulent en aucun cas être reconnus, et donc écoutés. Donc c'est une question d'équilibre à trouver. Les songwriters d'aujourd'hui sont bien trop centrés sur des choses matérielles et futiles. Ils ne parlent pas assez de choses essentielles, l'amour par exemple. Les Panama Papers, l'Ukraine, qui en parlent maintenant dans la musique ? Personne. À mon humble opinion, la musique c'est quelque chose de très sérieux. C'est un language tellement universel, tu peux faire passer n'importe quel genre de message et être compris par tous.