Photo en Une : Obi Blanche

Article publié dans le Trax #178 en janvier 2015

Salut Nina, on vient de te voir jouer à la Concrete où tu as, une fois de plus, plongé le public dans un état particulier. Quelles émotions cherches-tu à véhiculer quand tu mixes ?

Merci. Je suis contente que vous ayez ressenti la même chose que moi à cette soirée. C’était les 10 ans d’Underground Quality. Jus-Ed a sorti mon premier disque solo en 2008 donc c’était un moment spécial. Les bonnes soirées me donnent une raison d’être. Et c'est d’autant plus vrai lorsque je prends un réel plaisir à jouer mes disques. Je les joue d’abord pour moi. Je me concentre sur un disque que j’aime particulièrement et je construis mon set autour. Quand ça fonctionne, une explosion de joie contagieuse se répand dans la salle. Mais si on peut avoir l’impression que j’ai la clé de ce qui va marcher, pour moi, une bonne soirée, c’est un peu comme jouer à la roulette russe. Tu ne sais jamais si ça va fonctionner. C’est la beauté de la chose. Le scénario est imprévisible. C’est un mystère total qui dépend de l’ambiance, du système son et de l’ego.

Pourquoi de l’ego ?

Je pense que l’équilibre de l’ego joue un rôle central dans la création d’une atmosphère qui, ensuite, coule sans obstacle : le public, la salle et le DJ (qui est plus un médiateur) ne font plus qu’un. Dans cette ambiance qui tient du vaudou, le choix des disques est presque subconscient. Tout coule simplement de la bonne façon. Une énergie puissante et enrichissante circule de manière continue entre le DJ et la foule. Le contact est très fort. Le son se diffuse dans l’atmosphère en un sentiment naturel de liberté. Quand j’atteins ce genre d’état, je ressens de l’amour et je veux partager tout mon monde avec les gens. C’est l’un des moments dans lesquels je me sens vraiment heureuse.

Qu’est-ce qui fait que les gens se sentent autant emportés ? Quelle part est due à la sélection musicale, au spectacle, à la personnalité de l’artiste, son attitude, et comment est-ce que tu joues avec ces aspects pour interagir avec eux autant que tu le souhaites ?

Il y a une certaine aura autour d’un artiste et de sa performance. C’est important d’être un bon performeur. Pour faire un bon show, bonne musique et virtuosité ne suffisent pas. Le talent d’un artiste passe aussi par sa capacité à stimuler la curiosité et l’excitation, à garder l’attention de la foule, de façon différente à chaque performance. Un performeur doit être suffisamment intéressant et charismatique pour emmener la foule dans un sens ou dans l’autre. Il doit avoir un trait distinctif qui se retrouve dans son DJ set. Je connais beaucoup de DJ's très compétents, avec une culture immense, un réel dévouement à la musique et beaucoup de goût dans lesquels je ne vois pourtant rien d’extraordinaire, dans le sens presque shamanique du terme. Parce qu’ils ne font que passer des disques…

Comment fait-on pour que des personnes qui n’ont rien en commun ressentent cette connexion sur la piste de danse ?

Je pense que tout le monde a quelque chose en commun. On veut tous, au moins de manière subconsciente, être aimé, compris, accepté et nous voulons tous partager nos expériences avec les autres. Je me contente de me concentrer sur la musique que je joue jusqu’à ce que je ressente quelque chose que je peux partager avec le public. J’ai remarqué que l’ambiance d’un club est largement dépendante des émotions que j’expérimente. J’aime scruter la piste, voir les gens danser, lire ce qu’il s’y passe quand je joue une séquence particulière. À un certain point, j’arrête de réfléchir à ce que je joue. Je deviens un médiateur, une partie du mouvement, et tout ce que je fais est retransmettre l’énergie.

Ta musique est faite pour danser. Qu’est-ce que tu as envie de dire au petit nerd sur le bord de la piste, avec ses bras croisés, qui ne fait que vaguement hocher la tête ?

C’est une très bonne question à laquelle je n’ai pas encore vraiment trouvé de réponse… Il y a plusieurs concepts. L’un d’eux dit que l’Art véritable n’a pas besoin d’être bien présenté pour être sincèrement accepté et compris par les masses, peu importe l’éducation ou l’origine.

Il y a aussi la vision la plus honnête du gamin qui juge quelque chose sur la base de sa sensibilité. Il aime ou il n’aime pas. Et il y a aussi l’idée que l’opinion des gens est largement dépendante de leur niveau d’éducation et de leur origine. Cela voudrait dire que le « bon goût » pourrait être enseigné et développé. C’est bon pour la culture mais il est aussi facile d’en abuser si la presse (qui a une influence énorme sur les gens) établit simplement des tendances toutes faites ou n’est simplement pas assez éduquée pour transmettre des informations justes. Je pense que la vérité est quelque part entre ces deux concepts. La situation idéale, c'est quand les gens sont assez éduqués pour faire leurs propres choix, pour être capables de faire la différence entre vrai et faux, ou beau et moche, à travers leurs propres expériences.

Est-ce que toi aussi, tu as un côté nerd lorsque tu te retrouves seule face à tes machines dans l’intimité de ton studio ?

Je suis assez nerd en studio. Mais je suis surtout très sensible. Je crois sincèrement que les vieux synthétiseurs ont une âme, comme les humains, et qu’il te faut la bonne attitude si tu veux que la machine soit sympa avec toi. Pour moi, le contact avec le synthétiseur est quelque chose de méditatif et de libérateur. Le processus créatif me permet de me sentir libre et comprise. Comme un dialogue étrange… Créer des mélodies est ma connexion à l’espace. À chaque fois que j’achète une nouvelle machine, c’est une source d’inspiration énorme. Je pense que je fais partie de ses musiciens qui achètent des instruments plus pour l’inspiration que pour leurs simples caractéristiques techniques. Il m’arrive d’acheter un instrument qui ne sonne pas particulièrement bien, parce que trop vieux ou mal conservé. Le processus de communication avec un instrument passe par le fait d’établir un contact très personnel avec lui. C’est ce qui te permettra d’obtenir l’inspiration et les quelques sons que tu en tireras sont suffisants pour un bon morceau.

Pour autant, ce que je fais ne nécessite pas toujours beaucoup d’instruments ou un studio professionnel. La plupart de mes premiers morceaux ont été produits avec un équipement très simple. Parfois, je ne fais que découper des sons de synthé préenregistrés avec mon ordinateur. C’est comme ça que j’ai fait "Ghetto Kraviz" par exemple. Ça m’a pris vingt minutes pour terminer ce morceau. Je crois vraiment qu’on n’a pas besoin de beaucoup pour faire un bon track. Le plus important, ce sont les idées et la passion que tu mets dedans.

À travers les années, ton son est resté très spécifique : sombre et sensuel en même temps. Ton DJ Kicks va encore plus loin dans cette direction, peut-être un peu plus atmosphérique. Quelles sont les émotions que tu veux faire passer à travers ta musique ?

Même si mon DJ Kicks correspond toujours à cette définition, il a aussi l’ambiance d’une émission radio qui passerait tard la nuit et qui s’insinue imperceptiblement dans ton esprit. Il est au final assez trippy et laisse beaucoup de place à l’imagination. C’est une histoire qui peut être interprétée de mille façons. Donc le meilleur moyen, c’est de l’écouter et de se laisser aller.